FORUM DES ÉCRIVAINS
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DU 26 AU 28 OCTOBRE 2012 À LA MAIRIE DU Ve ARRDT

Table ronde : « Les appelés »
Intervenants Pierre Brana, Jean-Charles Jauffret, Tramor Quémeneur et Benjamin Stora
Débat animé par Jacques Duquesne

Jean-Pierre Farkas : Cette deuxième table ronde est animée par Jacques Duquesne, journaliste et historien. Il va pouvoir, dans son questionnement, mêler ces deux aspects. Jacques Duquesne : Nous allons parler des appelés et des rappelés pendant la Guerre d’Algérie. Il y en a sans doute beaucoup dans la salle. Il y a en a au moins un à la tribune, qui est Monsieur Pierre Brana. J’ai pour ma part failli l’être, six mois après ; j’avais auparavant été dans l’infanterie coloniale, mais je n’ai pas été rappelé. J’étais presque prêt à partir. Entre 1952, parce qu’il est aussi question de la Tunisie, et 1962, la fin de la Guerre d’Algérie, d’après l’Office National des Anciens Combattants, on dénombrerait 1 343 000 appelés et 416 000 militaires. Douze mille réfractaires, dont dix mille huit centre trente et un insoumis qui ne se sont pas présentés, huit cent quatre vingt-six délateurs – ils sont très nombreux, on ne sait pas ce que cela serait aujourd’hui – et quatre cent vingt objecteurs de conscience, donc cela fait quand même une masse de jeunes Français très importante qui a servi en Afrique du Nord à cette époque. Cela dit, il ne faut pas confondre ces jeunes Français entre eux : entre les appelés et les rappelés de 1954-1955 et les appelés de 1960-1961, il y a quand même une différence considérable. Jean-Pierre Farkas : Décrivez-nous la société de ces deux époques. Jacques Duquesne : Moi qui ai fait mon service militaire dans l’infanterie coloniale juste avant la Guerre d’Algérie, je peux vous dire que les garçons qui étaient là avec moi étaient des ruraux, des Auvergnats, il y avait quelques Parisiens, mais c’étaient surtout des ruraux. C’étaient aussi des garçons qui avaient dix-douze ans au moment de la Libération, ça change un peu les choses. C’étaient des garçons qui avaient entendu parler de la Résistance, ça leur donnait un certain état d’esprit. Ils n’étaient pas très scolarisés. J’écrivais des lettres pour certains d’entre eux, le soir, à leur petite amie, leur fiancée. J’ai appris qu’il fallait mettre au dos de l’enveloppe les initiales MBBSTBA, qui voulaient dire « Mille Bons Baisers Sur Ta Bouche Adorée ». C’était cette génération-là, en 1954-1955. Ils n’avaient aucune idée, ces garçons, de ce qu’était l’Algérie ; ils se souvenaient des cartes à l’école primaire, pour ceux qui y étaient allées, ils connaissaient ce territoire et que c’était l’empire colonial. Ils avaient été exaltés aussi bien par Vichy que par le général de Gaulle, qui y avait installé la France libre. Ceux de 1960-1961, eux, avaient entendu parler de la Guerre d’Algérie, pour eux, la Libération, la Gestapo, les SS, c’était loin. Ils avaient un niveau d’études beaucoup plus important. C’était le temps aussi où les ruraux s’installaient dans les usines. Il y avait beaucoup de mouvements de jeunesse. Il y avait un changement profond de la population, des appelés et des rappelés. En 1954, on chantait Mon Amant de Saint-Jean, les chanteurs apparaissaient : Georges Brassens, Charles Trénet étaient connus depuis pas mal de temps. Les voitures, les Renault, la DS 19 et la télévision commençaient seulement à apparaître. En 1957, apparaissait la troisième semaine de congés payés, en 1958, on a changé la République, à cause de la Guerre d’Algérie, on a ouvert les premiers supermarchés, notamment avec M. Leclerc et on a commencé à parler des transistors qui, si j’en crois la presse de 1961, ont joué un rôle dans la Guerre d’Algérie quand il y a eu le Putsch des généraux. En 1959, le général de Gaulle a proclamé l’auto-détermination, c’est à dire la possibilité, pour les Algériens, de choisir l’indépendance. Cette même année apparaissent Astérix, l’émission Salut les Copains, Johnny Hallyday, Brigitte Bardot. En 1960, c’est la Dolce Vita, c’est aussi les premiers kilomètres d’autoroute, c’est aussi la naissance de Télé 7 Jours, de Télérama, de Hara-Kiri, et de nombreux articles, déjà, sur les blousons noirs, les batailles dans les cités sont publiés. Vous voyez les différences qui existent entre 1954 et 1961. Quand nous parlons des appelés et des rappelés, nous parlons donc de deux populations différentes. Je voudrais déjà donner la parole à Monsieur Pierre Brana. En quelle année êtes-vous parti ? Quel était votre sentiment quand vous êtes parti ? Pierre Brana : Je suis parti en 1950. Je voudrais d’abord, avant de poursuivre, si vous me le permettez, replacer mon témoignage dans le contexte. J’ai été pendant très longtemps, après la Guerre d’Algérie, muet sur cette guerre, comme bon nombre, d’ailleurs, de mes collègues. Je n’en parlais pas, à personne. Mes filles, d’ailleurs, ne m’ont jamais entendu parler de la Guerre d’Algérie. C’est à partir de 1986, un jour qu’une connaissance qui avait lui aussi été en Algérie m’a alors dit que ce serait peut-être pas mal d’en faire un livre. Mais moi je me méfiais, parce qu’entretemps j’avais été député et j’avais notamment été rapporteur de la Commission sur le génocide au Rwanda, et sur le massacre de Srebrenica en ex-Yougoslavie. Au cours des auditions auxquelles j’avais procédé pour établir ce rapport, je m’étais rendu compte combien la mémoire de ceux que j’avais en face de moi, que ce soient des militaires ou des diplomates, avait été influencée par ce qu’ils avaient vécu après le drame auquel ils avaient participé. Dans mon ouvrage, j’ai réalisé deux choses : la première est que je n’ai voulu prendre que des textes et des lettres que j’envoyais à ma famille à l’époque, c’est à dire que je me méfiais de ma mémoire, presque cinquante après, et je préférais reprendre les textes écrits de l’époque ; la deuxième source pour les commentaires a été les notes que j’ai pu prendre au cours de discussions, notamment avec Michel Rocard. Quand je suis parti, j’étais contre la Guerre d’Algérie, et c’est probablement pour ça que j’ai été nommé deuxième classe, j’étais physicien, je voulais travailler sur les rayons X, j’avais fait une formation d’ingénieur à Lyon et donc entretemps je m’étais opposé à cette guerre. J’allais donc en Algérie avec cette position-là, qui n’était pas favorable à cette guerre. Cette guerre semblait sans issue. Tel était mon état d’esprit en 1958 ; j’ai fait cette guerre pendant tout mon temps, j’ai fait vingt-huit mois et un jour, très exactement. Jacques Duquesne : Où étiez-vous ? Pierre Brana : J’étais à quinze kilomètres au sud de Constantine, j’avais rencontré là, dès le départ, un capitaine tout à fait habile, intelligent qui m’avait reçu en me disant : « J’aurais pu vous mettre dans un commando, mais j’ai besoin de techniciens pour vérifier les appareils radios. » Je me retrouve à vérifier les radios ; autrement dit, quand une section, une patrouille, une compagnie, part et qu’elle a son appareil radio, si son appareil radio ne fonctionne pas, elle risque de se faire décimer. J’avais la responsabilité de vérifier tous les appareils radios. Le capitaine me dit qu’il me met face à ma responsabilité : « Je vous mets face à votre conscience. Vous vérifiez tous les appareils radios, si l’appareil radio ne fonctionne pas, vous serez face à votre conscience ». Je ne vous cache pas que tous les appareils radios qui sont passés entre mes mains ont été soigneusement vérifiés et ils ont tous bien fonctionné. Jacques Duquesne : Vous étiez parti en étant opposé à la Guerre d’Algérie ; ce que vous avez rencontré vous a-t-il fait changé d’avis ? Pierre Brana : Non, pas du tout. J’ai été placé dans un certain contexte, dans une situation un peu particulière, parce qu’à la fois, j’étais considéré comme un technicien et comme un spécialiste : quand le lieutenant partait en mission, c’était le deuxième classe qui le remplaçait à la direction, c’était une sorte de « planque » ! J’étais au carrefour de plusieurs routes. J’avais beaucoup d’unités qui venaient et je pouvais bien parler avec les uns et avec les autres et je pouvais avoir une vision assez objective, à mon avis, de l’état des troupes. Je veux m’en expliquer : j’ai volontairement demandé plusieurs fois à partir avec des opérations parce que je voulais voir ce que c’était. J’étais quelqu’un de curieux et je ne connaissais pas ce monde et en particulier, j’ai souvent voulu partir, je me portais volontaire, avec des anciens d’Indochine. Je dois dire qu’ils m’ont énormément appris sur ce qu’a été la guérilla. En effet, il était important, je crois, à l’époque, de savoir ce qu’était la guérilla. J’ai fait là toute une expérience qui a été très enrichissante d’un point de vue humain et j’en suis arrivé à cette célèbre formule : « Je n’aime pas la guerre mais j’aime ceux qui la font. » Jacques Duquesne : Nous avons avec nous trois historiens : Monsieur Benjamin Stora, qui a écrit nombre de livres sur la Guerre d’Algérie, Monsieur Jean-Charles Jauffret, qui a écrit Soldat en Algérie, aux éditions Autrement, Monsieur Tramor Quémeneur, qui a co-écrit Algérie (1954-1962) avec Benjamin Stora. Je voudrais demander à chacun d’entre eux si les différences entre les appelés du début de la guerre, en 1954-1955 et ceux de la fin de la guerre, de 1960-1961, dont j’ai parlé au début de cette table ronde, ont été décelées par eux, et ce qu’ils en pensent. Jean-Charles Jauffret : Je tiens simplement à dire une chose : Tramor Quémeneur a fait un vrai travail de recherche, pendant sept ans, un modèle d’enquête historique. Je tiens à le saluer, parce qu’il est trop modeste, il ne le fera pas. Pour en venir à votre question, il y a des différences d’analyse des comportements par rapport à la Guerre d’Algérie, d’abord pour une question d’âge. Les rappelés sont déjà installés dans la vie depuis deux ans, trois ans. Ils ont déjà un deuxième enfant parfois, la voiture à crédit. Brutalement, on leur dit qu’ils doivent rempiler, ils demandent pourquoi, on leur dit que c’est pour des opérations pour le maintien de l’ordre. Or, il faut savoir que la presse existe, on sait qu’il se passe des choses tout à fait curieuses en Algérie, pour ne rien dire du Maroc et de la Tunisie. Ils n’ont aucune envie d’y aller, d’y retourner, sauf la première faction, du mois d’avril 1955, que l’on convoque sous les drapeaux, sept mille cinq cents résidents en Algérie, eux-mêmes sont des rappelés « tranquilles », parce qu’ils sont plus concernés que les autres, ils ont l’impression de défendre leur propre terre. Les autres, en 1955, après les massacres des Constantinois, autre décret pour rappeler soixante mille hommes sous les drapeaux, ils n’ont aucune envie de partir. Les premières manifestations politiques contre la Guerre d’Algérie ont lieu. Ils auraient dû rester six mois : ils sont partis en octobre. Ce qui s’est passé, et il faut maintenant analyser les rapports des Renseignements Généraux, c’est tellement grave qu’on les fait rentrer avant Noël, notamment parce qu’il y a des élections, on ne veut pas faire tache, c’est le fameux front républicain. Ils ont l’antécédence de tout ce qui s’est passé pour des promesses non tenues. Ils sont plus vindicatifs encore. Jacques Duquesne : Quand on connaît l’importance du Parti Communiste à l’époque, on peut penser que ces manifestations d’insoumission étaient de peu d’importance finalement. Comment l’analysez-vous ? Jean-Charles Jauffret : C’est un mouvement spontané, personne ne leur dit comment le faire. C’est une période où les appelés sont plus malléables : ils sont plus jeunes, d’abord, c’est une autre population. Cela dit, il y a les trains de Marseille, en 1955, puis en 1956. Les commandants d’unité ne veulent pas en faire de vrais combattants, mais des gens qui se sentiront impliqués dans une vraie pacification, une construction d’écoles, qu’ils aient l’impression d’apporter quelque chose aux gens du Sahara. Jacques Duquesne : Vous avez raison de souligner l’importance des commandants d’unités. J’ai constaté ça, tout le temps où j’étais en Algérie, donc entre 1957 et 1962 : la même unité, changeant de commandant ou de capitaine, se comportait tout à fait différemment sur le terrain, à chaque fois. Le rôle de l’officier était d’une importance considérable. Jean-Charles Jauffret : Oui, vous avez raison, c’est exactement ça, je l’ai vérifié durant toute ma vie : l’armée ne vaut que ce que valent ses cadres. Tramor Quémeneur : Pour reprendre sur les manifestations de rappelés de 1956, c’est vrai que dans ce cas, comme vous le disiez, les appelés sont plus âgés, ils savent déjà ce qui les attend, et ce mouvement part encore plus fort que celui de 1955. Celui de 1955 est un mouvement de non-préparation à la fois des autorités et des rappelés aussi, avec un soutien politique des plus forts. Le mouvement de 1956 est beaucoup plus préparé : tout le monde sait ce qu’il va se passer en quelque sorte, les autorités s’y sont bien préparées, notamment par rapport aux encadrements du mouvement qui risquent d’avoir lieu. Les rappelés, de leur côté, sont également prêts au mouvement. Je peux citer un chiffre assez significatif selon moi : le ministère de l’Intérieur considère qu’il y a un train sur cinq qui fait l’objet de troubles au printemps 1956, c’est tout de même assez gigantesque – il ne faut pas oublier que ce sont les chiffres officiels, ce ne sont donc pas forcément les chiffres réels. Abordons la genèse de ce mouvement des appelés : avoir vingt ans dans les Aurès, ce n’est pas facile. La majorité est encore à vingt et un ans, et il est vrai que ce n’est pas facile de se trouver dans une position de contestation, par exemple, alors qu’on est encore mineur – certains fêtent leurs vingt ans en Algérie –, c’est une situation très difficile pour des gens jeunes et malléables. Jacques Duquesne : Pourriez-vous décrire l’état d’esprit des rappelés de 1955 et de 1956 ? Tramor Quémeneur : On a donc un mouvement avec les manifestations de rappelés de 1955 et de 1956, avec des gens effectivement qui sont plus âgés et qui vont s’opposer aussi de manière peut-être un peu plus structurée politiquement, qui ont déjà par exemple peut-être une petite alliance syndicale ou politique et avec aussi – plus en 1955 qu’en 1956 – un soutien politique qui est plus important. Après, ce soutien politique diminue, et les appelés se retrouvent, dès 1956, un peu isolés et doivent se prendre en main tout seuls, ils doivent faire avec la situation et ils se retrouvent à être en Algérie dans une situation qui est de l’ordre de la contestation individuelle. Ils sont là contre leur gré, un peu des « malgré-nous », c’est ce qui revient aussi beaucoup dans des expressions quand on évoque leur participation à la Guerre d’Algérie. Ils n’ont pas le choix et ils font leur travail. Il y a ici une sorte d’intériorisation de cette contestation à la fois dans les tenues vestimentaires, l’hygiène, par exemple. Surtout en 1956, il y a quelque chose qui se répète tout au long de la Guerre d’Algérie, c’est le retard au retour des permissions. C’est quasiment systématique, jusqu’en 1961, le commandement militaire ne va pas arrêter de publier directive sur directive pour essayer d’endiguer ce mouvement de retard, pour dire : « Si tu arrives en retard, c’est l’un de tes camarades qui partira en retard en permission ». Il y a tout un cadre qui est mis en place, mais ça ne change strictement rien. C’est un comportement qui est vraiment endémique et qui montre une sorte de résistance passive du contingent à la participation à la guerre, même s’ils font leur travail, même s’ils y participent, c’est en tout cas bien présent. Ce mouvement-là, de résistance passive, individuelle, passe aussi par le témoignage, Monsieur Pierre Brana en parlait tout à l’heure, notamment par les lettres : consigner dans des lettres ce que l’on peut voir et vivre en Algérie puis en faire part à la famille, à la fiancée, aux frères, aux sœurs, à qui l’on peut dire davantage de choses qu’aux parents, aux amis, etc. Ce sont des témoignages qui peuvent avoir des résonances importantes après, je pense par exemple aux lettres de Jean Müller, ce sont des témoignages qui ont une force importante ; témoignages aussi, pourquoi pas par des journaux intimes. Il y a également des témoignages par le biais de photographies, qu’il s’agisse simplement de la photographie souvenir (cette dimension-là existe), mais il y a aussi certaines photographies qui sont prises dans le cadre de certaines opérations, alors que c’est interdit, certains prennent des photographies dans le but de s’opposer à la guerre. Jacques Duquesne : Quel va être le devenir de ces témoignages dont vous parlez ? Tramor Quémeneur : Tous ces témoignages, cette résistance passive, vont pouvoir ressortir après et trouver une légitimation politique et publique, notamment à partir de l’année 1960, où là, on a un débat vraiment important sur la question de la désobéissance. L’année 1960 est vraiment l’année de la désobéissance, de matière extrêmement dure, pleine et entière. Cela touche également l’armée en Algérie : on va avoir des rapports pour savoir comment le monde réagit au procès du réseau Janson par exemple, c’est à dire le procès de ceux qui ont soutenu le FLN, aussi aux arrestations liées aux questions de la désobéissance et de l’insoumission, le réseau Jeune Résistance qui a été arrêté au printemps 1960. On essaie de savoir ce qui se passe exactement. Apparemment, le contingent qui se trouve en Algérie n’est pas tellement touché par cela, mais il va y avoir des résonances indirectes parce que les personnes qui sont en Algérie vont en permission en France. Là, on se rend compte du décalage qui peut exister entre ce que l’on vit sur place en Algérie et ce qui est la situation politique et sociale en France. Cela conduit à des choses qui sont soit de l’ordre du ressentiment, de la plongée dans le silence, soit au contraire, une sortie publique, une désobéissance pleine et entière aussi, pourquoi pas. On va se rendre compte que les personnes qui ont choisi la répression ont choisi une mauvaise voie au bénéfice d’une permission en France, elles vont donc se retrouver dans l’illégalité. Jacques Duquesne : Vous avez le sentiment que cette année 1960 est donc très importante ? Tramor Quémeneur : Pour le débat public, tout à fait. Au cours de cette année 1960, c’est tout à fait fondamental, en France ; en Algérie, ça l’est moins, même si elle a été touchée par ricochets, c’est à dire que la question de la désobéissance on la retrouve d’un côté puis de l’autre. Elle commence en janvier 1960 dans l’affaire des barricades, où là, l’armée ne franchit pas la barrière de la désobéissance même si elle est favorable à l’Algérie française. Il y a une optique favorable à l’indépendance. On a ensuite le cas du Manifeste des 121. Plus ça va aller, plus on va trouver des cas de désobéissance individuelle qui vont toucher non pas simplement les intellectuels et les étudiants, mais toutes les personnes. À la fin de la guerre, il y aura de plus en plus de cas de désobéissance. Comme les réseaux ont été démantelés, les personnes vont se retrouver totalement isolées en quelque sorte. Il n’y a plus que des individualités. La réponse au Manifeste des 121, cela va être le Putsch des Généraux. Il y a donc ici une légitimation de la désobéissance dont vont user les appelés du contingent. Jacques Duquesne : S’agit-il d’une désobéissance au chef de l’État ? Tramor Quémeneur : Il y a un double niveau. C’est effectivement une désobéissance légitimée mais c’est une obéissance au chef militaire suprême qui est légitimée au chef de l’État. Les cas de désobéissance du contingent en Algérie vont se retrouver aussi délégitimées, c’est à dire que on va retrouver certaines personnes qui ont agi de manière assez forte qui vont se retrouver sanctionnées pour désobéissance ensuite. Il y a un jeu ambigu entre l’obéissance et la désobéissance. Les appelés du contingent qui ne sont pas d’accord avec le putsch des généraux, les premières heures, leur mission n’a pas été forcément soutenue. Jacques Duquesne : Je souhaiterais maintenant demander à Benjamin Stora son avis sur tout ce qu’il vient d’entendre. Benjamin Stora : Lorsque j’ai commencé à travailler sur l’histoire de l’Algérie, en 1974-1975, j’étais jeune. Ce qui m’avait d’abord surpris, c’est que le groupe dominant principal de cette guerre, je l’avais déjà identifié à cette époque. Il existait différents groupes touchés par la Guerre d’Algérie, bien sûr les Algériens, les immigrés algériens, les harkis, les Pieds-Noirs, les Européens d’Algérie et puis, naturellement, les appelés, les soldats. Ce qui m’avait frappé, c’était que le groupe le plus fort, le plus nombreux, le plus important sur le plan numérique, était le groupe des appelés et des soldats au sens large, c’est à dire les appelés, les rappelés, les officiers, les sous-officiers, etc. C’est le groupe qui avait été le plus concerné par la Guerre d’Algérie, à la limite même, deux fois plus nombreux que les Européens, puisque en gros à cette époque-là, les Européens avaient quitté l’Algérie. Or, les soldats, étaient deux fois plus nombreux à avoir traversé cette guerre et, pourtant, c’était le groupe qui s’exprimait le moins, celui dont on parlait le moins, celui qui faisait le moins de bruit – je parle des années 1970-1980 ; il vaut mieux périodiser quand on parle de l’histoire. Jacques Duquesne : Le silence des soldats face à leur famille, c’est un point très important sur lequel j’aimerais que vous reveniez. Benjamin Stora : Tout à fait. Je me suis interrogé sur ce groupe si important, porteur de cette mémoire. J’ai publié Les Appelés d’Algérie à ce propos. J’ai réalisé que c’était très difficile de construire une mémoire homogène de ces hommes. Il y avait à la fois des expériences très différentes selon les séquences de guerre, bien entendu. L’Algérie de 1955-1956 n’est pas l’Algérie de 1961-1962, bien sûr. L’Algérie de 1955-1956 est beaucoup plus dure avant la construction de la ligne Morice, notamment du fait de la grandeur des frontières, alors que la fin de la Guerre d’Algérie, c’est une guerre beaucoup plus urbaine, une sorte d’affrontement franco-français beaucoup plus violent d’ailleurs, alors que la première partie de la guerre, c’est presque l’ALN contre l’Armée française. À la fin de la Guerre d’Algérie, on a l’apparition d’autres acteurs, comme l’OAS, les barbouzes, les affrontements intérieurs. La situation n’est pas tout à fait la même. À la fin de la Guerre d’Algérie, il y a presque trois-quatre guerres ; au début, dans les années 1955-1956-1957, pratiquement jusqu’en 1958, la guerre est plus brutale, plus terrible. Jacques Duquesne : Il existe une exception, qui est l’opération « Jumelles », qui a lieu en 1959. Benjamin Stora : Tout à fait. C’est ensuite une guerre civile, qui n’a pas les mêmes contours, je dirais. Donc les expériences ne sont pas les mêmes suivant les séquences de guerre. J’ajouterai que les expériences ne sont pas les mêmes suivant les régions d’Algérie, parce qu’être dans les villes, dans un bureau, ce n’est pas du tout pareil qu’être dans un bled, dans les opérations ou dans les campagnes. Être dans l’Est algérien, ce n’est pas pareil qu’être dans l’Ouest. Quand je dis ça, des algériens nationalistes me disent qu’ils ont résisté partout de la même manière ; non, ce n’est pas pareil, l’intensité d’engagement, l’intensité des combats, du nationalisme algérien, pour affronter l’armée française, etc., n’a pas la même vigueur suivant que l’on se situe dans l’Est de l’Algérie où le peuplement européen est moins important, que dans l’Ouest de l’Algérie, je dis ça de manière très générale. Ce ne sont pas les mêmes types d’affrontement, et puis ce n’est naturellement pas la même expérience selon la place que l’on occupe dans cette armée, selon qu’on est au sommet, en situation de commandement ou dans des commandos qui sont engagés directement dans des opérations ou ceux qui font simplement du quadrillage ou des opérations de surveillance nocturne, etc. Je ne veux pas choquer les anciens en disant cela, mais les expériences ne sont pas les mêmes, et le rapport à la mort n’est pas le même. Jacques Duquesne : Qu’en est-il du rapport entre les appelés et la population locale ? Benjamin Stora : Bien sûr, le rapport aux Algériens n’est pas le même, ni celui aux Pieds-Noirs. Cela fait beaucoup de paramètres à prendre en compte. Si on est dans les villes, on a des rapports avec les Européens d’Algérie, qui sont des rapports beaucoup plus étroits, parce que la plupart des Européens d’Algérie, en 1960-1961-1962 sont dans les villes. Ce ne sont pas des colons, il n’y pas de centaines de milliers d’Européens qui vivent dans les campagnes. Les Européens d’Algérie, dans leur immense majorité, vivent dans les villes. Donc les appelés ont une expérience des Européens d’Algérie beaucoup plus forte que s’ils sont dans les campagnes où, là, le contact avec les Européens, c’est à dire avec les propriétaires fonciers, n’est pas de même nature, il est de nature peut-être plus hostile. Ils se demandent ce qu’ils font là alors que ces mêmes propriétaires sont en contact plus étroit avec les Algériens parce qu’ils parlent leur langue, alors que les Européens d’Algérie, qui sont dans des villes comme Oran ou Alger ne connaissent pas l’arabe. C’est donc une mémoire très difficile à constituer, à homogénéiser, à construire et à représenter, d’où le mérite d’associations d’anciens combattants qui se sont constituées très vite. S’il n’y avait pas eu ces associations, cette mémoire aurait été très difficile à porter dans l’espace public. C’est par le combat associatif, dans le fond, dans ces années 1970-1980, notamment par le bais de la carte d’ancien combattant, et je ne vais pas citer tous les combats associatifs, que va se construire cette mémoire, que va être préservée cette mémoire. Jacques Duquesne : Comment qualifieriez-vous cette mémoire ? Benjamin Stora : Cette hétérogénéité des mémoires signifie-t-elle une sorte de silence de ceux qui avaient fait l’Algérie ? Ma réponse est non. Quand je travaillais, dans les années 1970-1980, j’étais très surpris par le volume de publications éditoriales à cette époque-là. Il y avait énormément d’ouvrages à cette époque-là, et notamment dans le monde de la littérature, je pense entre autres à Claude Bourgean, Lucien chez les Barbares, qui m’avait frappé à l’époque. C’était un journaliste au Point. Un autre m’avait beaucoup frappé, celui de Pierre Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats. Il y avait aussi les ouvrages, certes romancés, mais très importants tout de même, de Jules Roy. Son livre majeur, Mémoire barbare, est un livre absolument extraordinaire, c’est un récit de sa vie de soldat. C’étaient des ouvrages qui se vendaient et avaient une très belle notoriété, dans les années 1970. Quand on parle du silence, c’est pour cette raison que je suis étonné. Du côté des partisans de l’Algérie française, la production éditoriale à cette époque-là était très forte. Les mémoires de Massu, de Bigeard, paraissent à cette époque-là. Ma véritable bataille d’Alger, Mon Roman dans les djebels, et je ne vous les cite pas tous. Un livre très impressionnant m’a servi pendant toutes mes recherches, c’est le livre de Philippe Tripier, Autopsie de la Guerre d’Algérie. Dans ce livre de 1974, il y avait des archives que l’Armée française avait saisies chez les combattants de l’ALM et qu’il avait reproduites en fac-similé. Il y a également publié ses propres archives de l’Armée française, il était à l’OAS. Il y avait des organigrammes, entre autres. Cela rappelle le travail de Bromberger en 1957, Rebelles algériens. C’était un extraordinaire document. Le onzième choc, Éric Huitric, qui a été publié tôt, dans les années 1970. Etait également un livre marquant. ll y avait un matériau à la portée des chercheurs, et c’était un matériau qui n’était pas des archives d’état. Entre les romans, les livres de journaliste et les livres de soldats, la plupart de ceux qui ont publié un ouvrage à cette époque étaient des partisans de l’Algérie française, des dissidents. Vous aviez une matière qui sortait du stéréotype de silence. Il y avait beaucoup de choses déjà. Toute cette production là ne produisait tout de même pas d’effet dans tout l’espace public français, ça c’est une autre question. Pourquoi ce volume ne rencontrait-il pas d’écho et ne sortait pas du cercle étroit de ceux qui avaient été touchés par la Guerre d’Algérie ? Jacques Duquesne : Le silence dont je parlais, c’est un autre silence. Moi, je me souviens, je suis d’une génération dont les grands-parents parlaient de la guerre de 1914-1918. Les anciens combattants nous cassaient les pieds le soir au dîner. On entendait parler de la guerre des tranchées, etc. Les petits-fils des anciens combattants de la guerre d’Algérie n’ont pas entendu leurs grands-pères leur parler de la Guerre d’Algérie. Ca, c’est clair et cela m’a toujours beaucoup frappé, parce que je parle avec les gens. Souvent, quand je discute avec des gens, comme je suis journaliste, je demande aux gens si leurs père ou grands-pères ont fait la Guerre d’Algérie, silence, en général, c’est le silence. Les livres dont vous parlez sont en général des livres de gens engagés, d’un bord ou de l’autre, ce ne sont pas des livres de combattants. Cela dit, là où je suis d’accord avec vous et ce qui m’a frappé dans la première partie de votre intervention, c’est ce que vous disiez sur l’Oranais, les propriétaires terriens, ceux qui possédaient des vignobles, les soldats qui étaient là, qui gardaient les vignobles, et qui se sentaient assez d’accord avec les paysans arabes et allaient contre le colon qui invitait leur lieutenant ou leur aspirant parce qu’ils avaient une fille à marier et j’ai toujours regretté qu’aucun historien n’eût fait de travail sur le mariage des sous-lieutenants avec des fille pied-noirs à marier, j’en connais un certain nombre, même si c’est une parenthèse. Si des historiens cherchent des thèses à faire… Cela dit, ce qui me frappe, c’est le silence des grands-parents sur ce qu’ils avaient connu de la Guerre d’Algérie. Je demandais à mes petits-cousins si leur père leur avait raconté la Guerre d’Algérie et ce n’était pas le cas. Benjamin Stora : En deux mots, mon travail porte sur une réflexion critique sur cette contradiction, maintenant il y a plusieurs explications sur ce silence-là. La première explication, bien sûr, c’est que le soldat français qui rentre en France en 1958 ne reconnaît plus le pays qu’il a quitté, pays qui s’est profondément transformé. On est passé du noir et blanc à la couleur, on est passé de Jean Gabin à Jean-Paul Belmondo, on est passé des films de Claude Autant-Lara aux films de Jean-Luc Godard, tout ça s’est passé en même temps, donc vous imaginez les bouleversements, la sidération devant cette société. Deuxième élément d’interprétation : la France des années 1960, c’est la France des Trente Glorieuses, c’est la France de la société de consommation, et c’est une France qui se dirige vers plus de consommation, plus de divertissement, plus de spectacle et qui ne veut plus entendre parler des guerres tout simplement parce que la France est en guerre depuis grosso modo 1939, l’Indochine ensuite, l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, on arrive en 1962, c’est fini, on passe à autre chose et, naturellement, 1968, qui arrive très peu de temps après la Guerre d’Algérie, va recouvrir complètement, disons, cette histoire-là. Jacques Duquesne : Quels autres éléments peuvent expliquer ce silence ? Benjamin Stora : Le troisième élément de réflexion est qu’il est bien sûr plus facile de parler d’une guerre où on a le sentiment de l’abandon, de la trahison que d’une guerre que l’on a gagnée, par les monuments aux morts, les héros tombés au combat, plutôt que de dire voilà ce qu’on a fait, le sentiment de la défaite, de la culpabilité, de la trahison, des sentiments qui existent notamment chez les officiers. Il n’est pas évident d’en parler pudiquement. Et le quatrième et dernier aspect, c’est que lorsque l’on a vingt ans, vingt-deux ans, que l’on revient d’une situation où l’on a eu très peur, où l’on a vu des gens mourir, on a le sentiment que sa vie a été interrompue, dans le milieu professionnel et personnel et quand on revient dans la société française, le premier objectif qu’on a c’est d’oublier tout ça, c’est de travailler, bâtir une famille, construire, avancer. Malgré tout cela, beaucoup de gens ont écrit. Jacques Duquesne : Oui, mais ce n’est pas la même chose. Benjamin Stora : La mémoire ne s’est pas totalement interrompue, malgré ces facteurs que j’ai énumérés. Elle a continué à s’exprimer. Ce n’est pas forcément qu’ils n’ont pas voulu raconter. Quand ils revenaient en 1962, certains ont essayé de raconter, mais personne ne voulait les écouter. La société ne veut plus entendre parler de tout ça. Jacques Duquesne : C’est pour ça que je vous ai donné la parole en dernier, parce que quand il commence, il ne peut plus s’arrêter. Je suis retourné en Algérie après la guerre, comme journaliste, en reportage, pour savoir ce qu’il en était des harkis, ce qui était très difficile à savoir. En novembre 1962, en Kabylie, pour savoir ce qu’il se passait, mes réseaux d’information habituels, notamment des militaires, ne parlaient ni l’arabe ni le kabyle ; c’était donc très difficile à savoir. Le ratage de ma vie, ce sont les harkis, voilà. Ce que l’on décrivait, jusqu’au 1er juillet 1962, on recevait des lettres d’engueulade, des pour ou contre ce que l’on écrivait ; ce que j’ai écrit après le 1er juillet 1962 sur l’Algérie, nous n’avons pas reçu une lettre de lecteur, ce qui veut dire que dans les journaux, leurs patrons, ne savaient plus quoi faire de nous. J’ai des tas de confrères dont les patrons de journaux n’ont plus su que faire. Ils ont disparu, leurs noms sont oubliés, nous avons été oubliés en un an ou deux. On a signé la une pendant la Guerre d’Algérie et puis ensuite nous n’étions plus rien. On n’était plus rien après cette date parce que les Français avaient une nouvelle voiture qu’on appelait 4L et ils partaient en vacances… Il y avait ce silence que beaucoup d’entre nous ont remarqué ; ce silence des appelés et des rappelés pendant et après la guerre. Jacques Duquesne : Pierre Brana, vous aviez une réaction ? Pierre Brana : Je voudrais rajouter quelque chose qui ne doit pas être oublié. Nous n’avons jamais été des anciens combattants, nous étions des gens qui avons réalisé le maintien de l’ordre. Il va falloir attendre 1999 pour qu’enfin on reconnaisse qu’il s’agissait d’une guerre. Cela a l’air d’être un problème sémantique, mais c’est important pour l’ancien d’Algérie. Il passait, seulement à partir de 1999, au rang d’ancien combattant à égalité avec les deux autres générations qui étaient 1914 et 1939, c’était tout de même très important. Et puis il y a tout de même quelque chose de très pénible sur lequel j’ai eu à travailler lors de mon premier mandat de député, c’est tous ceux qui ont eu des troubles psychiques graves. Là aussi, on ne peut pas être très fier. La République a reconnu dans les pensions militaires les troubles militaires seulement en 1992. J’ai eu l’occasion à l’époque d’aller dans un hôpital psychiatrique de ma région d’origine, Bordeaux, et j’avais été frappé par le nombre d’anciens d’Algérie qui venaient à l’hôpital soit en traitement ambulatoire soit qui étaient en temps fixe. Il y avait là toute une partie de ceux qui avaient gardé de l’Algérie des souvenirs, des hallucinations, des remords quelquefois, extrêmement importants, Ils ont été amenés à faire des choses. Avec le recul du temps, ils savent qu’ils n’auraient pas dû le faire. C’est quelque chose qui peut marquer à vie, qui peut vous hanter. Je me souviendrai toujours de Constantine, où j’avais été hospitalisé alors que je discutais dans la cour et que j’allais repartir dans mon unité avec des soldats, mes copains. Alors que tout était calme, l’un d’eux me dit soudain : « Tu entends ? Ça commence à tirer, planquez-vous ! ». Il y avait des troubles comme ça chez beaucoup de soldats du contingent qui sont restés et dont certains sont restés des années après, d’où, en effet, un certain silence. On parle toujours des morts, ce qui est tout à fait normal d’ailleurs, on parle des blessés, mais l’on ne parle pas assez souvent de ceux qui ont subi des dommages psychiques. Jacques Duquesne : Tramor Quémeneur, vous avez un éclairage à apporter ? Tramor Quémeneur : Ce sur quoi je voulais insister, c’est aussi l’incompréhension qui existait sur le silence, entre ce que pouvaient vivre les jeunes en Algérie et la situation en France, à l’intérieur même des familles, dans le cercle amical, lorsqu’ils arrivaient. On était au service militaire, on était dans des opérations de maintien de l’ordre, alors que les personnes qui y étaient ont été travaillées par ce qu’elles avaient vécu au quotidien. Ce qui m’a marqué, c’est que le silence vient extrêmement tôt dans la guerre d’Algérie. Il y a déjà une étude qui est commanditée en décembre 1955 par les Renseignements Généraux, à propos des rappelés de 1955, afin de savoir quelle sera leur réaction à leur retour. Début 1956, les résultats sont transmis : il apparaît que les appelés, et les rappelés en particulier, se taisent sauf dans les petits groupes, dans les cercles restreints, il n’y a pas de débat public qui a été posé. Il y a déjà un silence ; c’est aussi à la mesure du conflit en tant que tel et de la charge affective que ça entraîne, surtout que ça bouleverse totalement ces jeunes personnes de vingt ans, dans ce qu’elles peuvent vivre. Effectivement, au retour, elles se taisent, c’est trop lourd. Au début de la guerre, le système militaire n’est pas encore rodé totalement, on va avoir des rôles qui vont être beaucoup plus ordonnés et clarifiés après, la participation aux unités, etc. Il y a donc tout de même une chape de plomb qui tombe au tout début de la guerre. Jacques Duquesne : Les uns et les autres avez parlé d’une distinction entre les premières années 1956-1957 et celle qui ont suivi ensuite. La métropole n’avait pas conscience de l’importance de cette violence. Pierre Brana : On peut estimer à trois cent mille le nombre de soldats, toutes origines confondues, qui ont connu pendant et après la guerre des troubles psychiques avec un déclenchement traumatique post-combat qui a tendance à arriver le troisième mois jusqu’au sixième mois et peut-être revient de façon cyclique. Pendant la guerre ce n’est pas du tout reconnu. Quelqu’un qui a tellement vécu la guerre qu’il ne veut plus du tout s’en détacher, il finit par se détruire lui-même. Pour en revenir à la production éditoriale, seuls les gens qui avaient vécu pouvaient acheter, il n’y avait pas d’étude universitaire de commande. Un témoignage très fort a été écrit par Jean Forestier, qui publie en 1984 Une gueule cassée en Algérie, l’ouvrage est resté tout à fait inconnu. Je suis sûr qu’il est maintenant tout à fait oublié. Je ne pense pas que les soldats qui rentrent en France soient complètement décalés avec la réalité. Mais je trouve que l’on ne peut pas, comme Monsieur Benjamin Stora l’a fait, opposer l’ancienne Algérie à Salut les copains. Jacques Duquesne : Merci Messieurs et merci aux associations qui ont organisé cette rencontre et aux éditions de L’Harmattan.

Forum des écrivains (2012) » Table ronde : « L’enseignement de la guerre d’Algérie »

Intervenants Lydia Aït Saadi Bouras, Aleth Briat et Benoît Falaize

Débat animé par Pierre Wiehn

  Pierre Wiehn : Nous traitons aujourd’hui d’un thème qui au départ m’a un peu effrayé, puisqu’il s’agit de l’enseignement de la Guerre d’Algérie. Enseigne-t-on cette guerre et comment ? Autour de cette table sont réunies des personnes qui ont une qualification liée à l’enseignement de l’Histoire en général, et pas seulement sur le thème de la Guerre d’Algérie. Tout d’abord, Aleth Briat, membre de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG). C’est dire que tout ce qui concerne la pédagogie du domaine historique lui est familier. Lydia Aït Saadi Bouras, qui est l’auteur d’une thèse intitulée « La nation algérienne à travers les manuels d’histoire algériens », sous la direction de Benjamin Stora. Et le professeur Benoît Falaize de l’université de Cergy-Pontoise, qui s’intéresse de façon approfondie aux méthodes pédagogiques, celles donc de la transmission de la connaissance et du savoir. Tout d’abord, l’enseignement de l’histoire de la Guerre d’Algérie existe-t-il ? Aleth Briat : Établissons tout d’abord la situation actuelle de l’enseignement de l’Histoire. Il faut préciser qu’en France, depuis deux ans, une réforme importante a eu lieu dans l’enseignement de l’Histoire au lycée. Ainsi, dans les classes de terminale S, sections scientifiques fréquentées par la moitié des effectifs de lycéens, l’histoire a été supprimée. Pour la première fois dans l’histoire de la République, une classe de lycée s’est vue supprimer cette matière. Les programmes d’histoire ont été de ce fait remaniés. Ce qui était enseigné sur trois ans l’est maintenant en deux ans dans toutes les classes d’enseignement général. Les classes de S passent l’examen d’histoire du bac en fin de première mais peuvent la prendre en tant qu’option en terminale. Pour les sections L et ES ils ont en terminale un nouveau programme et passent le bac Histoire à la fin de cette année de terminale. On a depuis changé de gouvernement et ce dispositif sera peut-être revisité ! On a également des problèmes d’horaires au collège et surtout en classe de troisième. Je rappelle que l’APHG a tenu des états généraux à ce sujet afin d’alerter l’opinion publique française sur ces problèmes qui nous paraissent importants. Ainsi, avec de telles dispositions, il sera très difficile d’enseigner la Guerre d’Algérie. Depuis des années, nous nous intéressons à ce sujet. Nous avons tenu des ateliers, des colloques, effectués des publications sur la Guerre d’Algérie. Pïerre Wiehn : Aleth Briat, pouvez-vous nous expliquer comment s’organise l’enseignement de l’Histoire en collège et en lycée et ce qu’il contient ? Aleth Briat : En classe de troisième, en histoire-géographie, ils ont en principe deux heures trente hebdomadaires y compris l’éducation civique. Au programme, ils étudient le monde après 1914. Et pour ce qui est de notre thème, ils l’abordent dans un ensemble intitulé « Des colonies aux États nouvellement indépendants », où l’on étudie les revendications d’indépendance après la Seconde Guerre mondiale, les processus d’indépendance et la naissance des nouveaux États ainsi que quelques problèmes de développement. De plus, les professeurs ont le choix entre l’étude de la décolonisation de l’Inde et celle de l’Algérie. À la lecture du Bulletin Officiel de l’Éducation nationale (BO), on s’aperçoit que c’est la première qui est largement choisie (le choix de l’enseignant étant effectué selon le public qu’il a devant lui). Benoît Falaize : Pour les premières, l’amplitude horaire est de quatre heures hebdomadaires et pour les terminales également, toujours avec la géographie et l’instruction civique. Il faut noter qu’en terminale, on observe une grande nouveauté dans l’histoire de l’enseignement : le professeur peut choisir à l’intérieur d’un chapitre intitulé « Les historiens et la mémoire » entre un thème sur la Seconde Guerre mondiale et un autre sur la Guerre d’Algérie, ce qui veut dire qu’on peut travailler sur la manière dont les historiens travaillent depuis 1945 sur la Seconde Guerre mondiale et depuis 1962 sur la Guerre d’Algérie. On se rend compte que c’est la Shoah qui est très largement choisie. Aleth Briat : Pour ma part, les professeurs que j’ai interrogés à ce sujet m’ont dit qu’ils avaient préféré choisir la mémoire de la Seconde Guerre mondiale car elle leur semblait avoir été trop mal étudiée précédemment. Pierre Wiehn : Et puis cela évite les conflits… Vous avez évoqué le fait que l’on avait le choix entre la décolonisation de l’Inde et celle de l’Algérie. J’imagine que tout le monde a choisi celle de l’Inde ! Elle cause moins de soucis ! De plus, cet enseignement est-il suffisant ? Car, quand on discute avec des jeunes gens, on découvre que l’ignorance est la chose la mieux répartie du monde. C’est fâcheux pour un peuple, qui a besoin d’être ferme par rapport à sa propre Histoire, qu’il l’ignore largement. L’Algérie est un élément constitutif de ce que nous sommes. Donc, de ce point de vue cela paraît peu de choses en matière d’option. C’est quelque chose que l’on fait après le basket-ball, quand on a le temps. Avec l’espoir que vous me répondiez négativement, Benoît Falaize, est-il juste de raisonner ainsi ? Benoît Falaize : C’est l’ancien basketteur qui intervient ici. Que reste-t-il dans la culture des enfants du traité de Westphalie de 1648 et de la diplomatie de Mazarin ? Plus rien, et cela n’émeut personne. C’était l’un des cœurs du programme car l’on y fixait la répartition de l’Europe entre chrétiens protestants et chrétiens catholiques dans une Europe en construction. Autrement dit, les programmes d’histoire et les sujets abordés en classe répondent aux préoccupations du présent. Aujourd’hui, on n’en a plus rien à faire de cette répartition, ce n’est plus un sujet. Mais il l’a été lors de la séparation des Églises et de l’État en 1905. C’est pour cela qu’on a introduit cette notion à cette époque. Aujourd’hui, on sent bien que les débats qui traversent la société interrogent en permanence le milieu scolaire et sollicitent les éducateurs. Et il n’est pas étonnant qu’aujourd’hui, la question de la Guerre d’Algérie soit de plus en plus sollicitée ; en tous les cas qu’une demande de l’école soit plus présente. Pierre Wiehn : Comment décririez-vous la chronologie des sujets nouvellement abordés en histoire ces dernières années ? Benoît Falaize : Pour reprendre la petite chronologie qui a été faite tout à l’heure, il est vrai que le premier sujet mémoriel qui a été traité en classe a été la responsabilité du gouvernement de Vichy dans la déportation des Juifs et des enfants durant la Seconde Guerre mondiale. C’est un sujet qui est arrivé à la fin des années 1980. C’est l’apparition du travail sur les mémoires dans l’école publique ; et tout le reste a suivi. Il faut le restituer dans cette chronologie. Tout le monde s’est dit : l’État français n’est pas que bon et bienveillant, il a une histoire douloureuse et complexe. On le voit bien avec Vichy, puis ensuite avec la Guerre d’Algérie. Après, on redécouvre l’esclavage. Donc il faut réussir à intégrer dans la réflexion globale la question de l’Algérie dans l’ensemble des enjeux mémoriels de la société française. C’est à mon sens l’un des éléments de compréhension de l’enseignement de la Guerre d’Algérie en milieu scolaire. C’est comprendre qu’au sein de la société française, il y a des choses que l’on peut dire et d’autres pas, même si c’est en train d’évoluer actuellement. Pierre Wiehn : Je rappelle que Lydia Aït Saadi Bouras a écrit une thèse dont le titre est « La nation algérienne à travers les manuels d’histoire algériens ». Vous êtes donc à même de nous dire, de nous décrire, ce qui se passe en Algérie. Lydia Aït Saadi Bouras : En premier lieu, il convient de préciser que ce n’est pas la même Histoire qui est enseignée en Algérie. On y enseigne non pas l’histoire de la Guerre d’Algérie, mais l’histoire de l’indépendance du pays. On est donc dans une Histoire qui n’est absolument pas comparable avec celle enseignée en France. La mémoire à partir de laquelle on écrit l’Histoire est différente. Par ailleurs, les systèmes scolaires en France et en Algérie sont également différents, même si le système algérien est l’héritier du système français. Mais il a été réformé plusieurs fois, quatre fois exactement, et les contenus scolaires ont été non seulement arabisés mais également algérianisés. En ce qui concerne les auteurs de cette Histoire enseignée en Algérie et que l’on trouve dans les manuels scolaires, ils sont choisis par les organes du ministère de l’Éducation nationale. Ils sont secondés d’ailleurs par les anciens « patrons » de l’association des anciens Moudjahidines, qui continuent à avoir une certaine influence et possèdent des liens très forts avec le ministère de l’Éducation nationale, surtout en ce qui concerne cette Histoire et son mode de transmission. La place qu’occupe cette histoire de l’indépendance dans le cursus scolaire est primordiale et centrale dans l’enseignement de l’histoire nationale. On l’apprend depuis les classes primaires, du moins depuis le début des années 2000, à partir de la résistance à la colonisation française. En fait, cet enseignement est répété dans chaque classe de l’école primaire, du collège et du lycée. Dans les classes de fin de cycle, CM2, troisième et terminale, on insiste plus particulièrement sur la guerre d’indépendance. Pierre Wiehn : Si j’ai bien compris, il n’existe qu’un seul manuel, c’est cela ? Lydia Aït Saadi Bouras : En effet, le système éducatif algérien est différent du système français puisqu’en Algérie il n’y a pas de choix offert en ce qui concerne les manuels. Il n’y en a qu’un par matière reconnu par l’Office National des Publications Scolaires (ONPS) et il est rédigé en arabe. Les contenus sont rédigés par des professeurs en activité, des universitaires et des inspecteurs. Ils sont donc tous des fonctionnaires de l’État. Pierre Wiehn : Est-ce vraiment de l’Histoire ? C’est une question que l’on peut se poser aussi bien à propos de l’Algérie que de la France. Le contexte de cette guerre était tellement passionnel qu’elle a fait naître des grands espoirs mais aussi de grandes douleurs des deux côtés. De plus, entre ces deux côtés, il existait une marge où l’on ne savait pas avec qui on était. En tout cas, c’est ce que j’ai constaté sur le terrain à cette époque-là. On ne sait pas si la rigueur historique peut être développée actuellement dans le corpus même, dans la connaissance, dans la transmission de cette connaissance. En France comme en Algérie, cela existe-t-il ? Commençons par l’Algérie. Ce qui est enseigné va-t-il au-delà de la propagande ? Lydia Aït Saadi Bouras : Je ne suis pas certaine de pouvoir répondre rapidement à une telle question car elle est assez complexe. On est, en Algérie, dans une société qui est basée sur la mémoire orale. Il est vraiment compliqué de dire que c’est vraiment de l’Histoire et qu’il n’y a pas de sentiments, alors même qu’il y a implication des anciens combattants dans l’écriture de cette histoire, même s’ils ne sont là que pour faire acte de témoignage. À la lecture du manuel, on ressent forcément une espèce de distorsion par rapport à une histoire factuelle et froide. Après, je ne suis pas certaine qu’en France, l’histoire enseignée de cette période soit beaucoup plus neutre. D’autre part, c’est une histoire très chauvine. Elle est faite de l’héroïsation du peuple qui a pris les armes et qui a résisté à la colonisation française. Il n’y a pas de figure de héros, c’est du moins le cas jusqu’à la fin des années 1990. Maintenant il y a une nouvelle histoire, qui est écrite et transmise à travers les nouveaux manuels et qui fait ressurgir les figures particulières des Pères fondateurs de la nation et les héros de cette guerre d’indépendance. Par ailleurs, il faut toujours prendre en compte le rôle de l’enseignant. Il ne faut pas oublier que les pratiques de classe sont bien loin de la théorie, de ce que l’on trouve dans les manuels scolaires. Il est donc bien difficile de dire que cela se déroule de la même manière dans toutes les salles de classe. Enfin, il y a toujours la disposition, la liberté que possède l’enseignant, sa formation, son vécu et la mémoire qu’il a, en tout cas, celle dont il a hérité de cette période et qui va forcément l’influencer. Je pense qu’une telle situation se retrouve pour toutes les périodes de l’histoire nationale et dans toutes les classes ailleurs dans le monde. Pierre Wiehn : Benoît Falaize, en France, on a connu le bon roi saint Louis, le courageux Vercingétorix… On a tout un roman qui était enseigné par l’Histoire. Nous avions des héros formidables ! C’est ce qui est constitutif en partie de la légende française. Actuellement, existe-t-il encore quelque chose qui ressemble à ce roman ? Ou n’y a-t-il qu’une volonté de délivrer objectivement des faits historiques ? Benoît Falaize : Cela fait beaucoup de questions ! Commençons par celle des héros. Vous avez cité saint Louis et Vercingétorix. Mais vous en avez oublié un, qui était autrefois l’un des héros de l’école républicaine : Bugeaud ! Si l’on regarde l’histoire de l’enseignement de l’Histoire dans l’école républicaine, on se rend donc compte des héros présentés aux enfants. Il y avait une très belle thèse sur la manière dont l’Algérie était présentée en Ardèche. On se rend très bien compte, à travers les cahiers d’élèves, les inscriptions et les recommandations des inspecteurs et des conseillers pédagogiques, que l’Algérie est trois départements à part entière. On se rend compte que l’Histoire qui est dite est une histoire chauvine : elle repose sur l’apologie du modèle républicain mais aussi celle de la colonisation. Les deux sont absolument liées : il n’y a pas de République sans colonie, on l’a totalement oublié. C’était la gauche qui portait les colonies à un moment de l’histoire, parce que c’était un rôle émancipateur : tout cela est contenu dans les manuels scolaires. De même que l’on justifie la colonisation, on exalte la mère patrie, on travaille en permanence dans ce sens. Il faudrait pouvoir évoquer tous les héros qui étaient mobilisés : évidemment saint Louis, qui en plus a eu la délicatesse de mourir à Tunis, et cela lui donne un ancrage maghrébin. C’est fondamental dans l’idéologie républicaine. Pierre Wiehn : Qui se charge du contenu des manuels ? Benoît Falaize : Il faudrait pouvoir distinguer ce qui est dans les programmes, mais aussi ce qu’il y a dans les manuels scolaires. En France, au contraire de ce qui se passe en Algérie, le marché des manuels scolaires est libre, il est commercial, il ne dépend pas de l’État. Ce dernier ne fixe aucune règle en ce qui concerne l’élaboration des manuels scolaires, il n’y a aucune censure : ce sont les éditeurs qui exercent la censure ou les équipes d’auteurs qui s’autocensurent. Il y a une sorte de consensus qui s’installe. Mais on voit bien qu’en fonction des éditeurs et des groupes d’auteurs, on n’a pas la même écriture, même si l’on retrouve des lieux communs ! Pierre Wiehn : Quels sont les programmes officiels en Algérie ? Benoît Falaize : Cela n’a pas encore été évoqué jusqu’ici, mais la Guerre d’Algérie est dans les programmes scolaires de l’école primaire depuis 2002, après en avoir été effacée. En effet, jusqu’en 1960, on y apprend la colonisation algérienne, et avec bonheur : « Nous avons là trois départements magnifiques… » et suit l’exaltation de l’Algérie, comme de toutes les autres colonies. Et les élèves de France, d’Ardèche, de Tours ou de Caen, de pointer sur une carte les richesses comme les oliviers et autres ! Il faudrait toujours pouvoir distinguer de quoi on parle exactement. Parle-t-on des pratiques scolaires en fonction de la connaissance du sujet par les professeurs ? Celle-ci peut parfois être immense. Prenons un exemple. De 1945 à 1971, il n’y avait pas la Guerre d’Algérie au programme dans les collèges. Mais cela empêchait-il un professeur d’histoire, plutôt militant, plutôt de gauche, plutôt communiste éventuellement, de parler de Charonne, d’évoquer le 17 octobre 1961 ? Pas du tout. On a des témoignages de cela. On sait que certains enseignants en parlaient dans leur classe. Mais comment le mesurer statistiquement ? Impossible ! C’est cela qui manque le plus, une sorte d’analyse exhaustive des pratiques de classe. C’est le plus difficile. C’est ce que l’on appelle dans les sciences de l’éducation la « boîte noire ». Pierre Wiehn : Que cache-t-on dans les pratiques de classe ? Peut-on réellement faire de l’histoire en classe ? En fait-on ou pas ? Benoît Falaize : Je dirais que c’est de l’histoire, mais de l’Histoire confrontée au contexte mémoriel des siens. Jusqu’en 1945, les plus grands historiens étaient mobilisés pour écrire l’histoire de l’Algérie. On avait d’excellents pédagogues, d’excellents historiens, d’excellents anthropologues qui connaissaient parfaitement le monde berbère, qui connaissaient parfaitement l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et qui étaient tout à fait à l’aise avec les connaissances scientifiques les plus pointues de l’époque. Puis il y eut un deuxième temps, celui de 1945 à 1971. Après la Seconde Guerre mondiale, la France a préféré ne pas inscrire dans ses programmes scolaires une seule mention en Histoire sur l’Algérie. Pourquoi ? Parce qu’on sait bien qu’après 1945 et surtout après Sétif, il y a eu une sorte de mouvement critique très fort qui n’est pas seulement venu d’Algérie mais qui est venu aussi de l’intérieur de la société française et des enseignants, avec un regard plus compliqué sur « l’œuvre française », comme on disait à cette époque. De la même manière, je le rappelle, jusqu’en 1960, on ne traitait pas de la Seconde Guerre mondiale. On comprend bien pourquoi : dès que cela devient problématique, le ministère a tendance à vouloir « refroidir » la question. Et puis le renouveau scolaire de l’enseignement de la Guerre d’Algérie, c’est vraiment après, c’est-à-dire 1971 pour le collège et 1983 pour le lycée. Et là, pour un colloque, j’ai fait le recensement exhaustif, c’est-à-dire concrètement, j’ai lu tous les manuels scolaires et compté le nombre de signes, de documents, les légendes des images, les titres, etc. Pierre Wiehn : Quelles observations en avez-vous tirées ? Benoît Falaize : On se rend compte qu’il y a des héros qui émergent. L’un des premiers, c’est le général de Gaulle, c’est le héros de la Guerre d’Algérie. Il l’est à double titre. D’abord il arrive en Algérie et déclare « Je vous ai compris » ! Même si l’on explique bien dans les manuels scolaires que l’on ne sait pas trop ce qu’il a voulu dire. Mais il est aussi le héros parce qu’il a fait quitter la France du « bourbier algérien » comme c’est parfois écrit. Ici, je cite, il y a des guillemets dans tout ce que je dis. Je ne donne aucun point de vue personnel, d’ailleurs je n’en ai aucun. Le mot « bourbier » apparaît dans les manuels scolaires dès 1983-1984. L’idée répandue selon laquelle on n’enseigne pas la Guerre d’Algérie dans les écoles françaises est fausse. À mon sens, les manuels de lycée les mieux écrits sont ceux qui datent des années 1983-1989, parce que la plupart des équipes sont plutôt des équipes d’enseignants, plutôt de gauche, centre gauche – ce n’est pas pour cela que c’est bien écrit, qu’il n’y ait pas d’ambigüité –, des gens très investis dans la vie publique métropolitaine, qui parfois ont fait leur service militaire en Algérie, qui parfois ont eu leur premier poste à Alger ou à Constantine et qui ont du coup une sorte d’affinité avec l’Algérie. Ils sont dans une écriture la plus minutieuse possible, d’autant plus que la plupart sont des lecteurs du Monde – vous savez, du temps où l’on lisait les journaux, où Le Monde tirait à huit cent mille exemplaires, où l’on découpait les articles – et donc ils ont une connaissance extrêmement fine de la Guerre d’Algérie. Ils peuvent faire un manuel scolaire avec tous ces éléments. J’ai recensé tout cela dans mon analyse exhaustive et je me suis rendu compte que la foule d’évènements cités de 1983 à 1990 est sans commune mesure avec ce que l’on retient aujourd’hui dans les manuels scolaires. Il y a aussi une sorte de déplacement des héros. Par exemple, ceux qui sont cités en premier dans les manuels scolaires, ce sont les Pieds-Noirs, dès 1971 dans ceux du collège et dès 1983 dans ceux du lycée. Et puis, on voit apparaitre très progressivement d’autres catégories : d’abord les appelés (on trouve même des photos de contingent), puis, au tournant mémoriel des années 2000, apparaissent les harkis. Les derniers venus sont les Juifs d’Algérie, ce qui est très intéressant car du coup on voit bien comment les personnages cités évoluent en fonction des problématiques mémorielles. L’idée ici, c’est de montrer qu’il y avait des Juifs au Maghreb, ce qui est fondamental puisque l’une des questions que se posent les enseignants, c’est comment éviter l’antisémitisme maghrébin et comment faire pour qu’il y ait une sorte de « plaisir à vivre ensemble », pour reprendre les termes de l’Éducation nationale. Maintenant, en ce qui concerne les héros particuliers, comme Ferhat Abbas, Messali Hadj, ils peuvent apparaître encore dans les manuels scolaires, mais Bugeaud en a disparu : ce n’est plus le héros, il est même devenu l’antihéros. Le héros principal, c’est le FLN ; il est d’ailleurs cité autant de fois que le général de Gaulle. C’est vraiment l’opposition général de Gaulle / FLN qui domine. Pierre Wiehn : Si j’ai bien compris, l’Histoire que l’on enseigne aujourd’hui, c’est une histoire avec un « s », c’est-à-dire que selon le moment, selon les sensibilités dominantes dans l’opinion, c’est plutôt celle-ci ou plutôt celle-là. On est passé de la casquette de Bugeaud à se demander « qui porte le chapeau » ! Benoît Falaize : Vous avez raison sur l’expression « qui porte le chapeau ». En effet, on voit bien qu’on passe, dans la dynamique mémorielle de l’écriture scolaire de l’Histoire, vers quelque chose qui est de l’ordre de la culpabilisation ou de la « recherche des responsables ». Mais, tout de même, afin de nuancer ce point de vue, je voudrais dire un mot sur les moutures des derniers manuels scolaires, qui m’ont frappé. Ceux qui sont sortis après 2008, donc les plus récents, sont excellents. On a un niveau d’écriture de l’histoire de la Guerre d’Algérie tout à fait remarquable. Les découpages, les développements, les ensembles documentaires sont bien choisis. On a des moments de récits où l’on raconte vraiment cette guerre. Et je pense qu’on commence, dans les écoles françaises, à sortir des frilosités, des ambigüités et des tabous. Lydia Aït Saadi Bouras : Si je puis me permettre, il y a certaines choses que je trouve positives : toutes les maisons d’édition ont pris contact avec moi pour les dernières moutures de leur manuel. Cela prouve qu’il y a un intérêt pour ce qui se fait ailleurs. Sans forcément me demander beaucoup de choses, ils s’intéressent finalement à une histoire qui n’est plus seulement française, on est donc dans un partage de l’Histoire. Benoît Falaize : On va peut-être arriver à l’idée d’une Histoire commune, après tant d’années ! Peut-être que c’est maintenant, par le biais de la recherche scientifique, par le biais de ceux qui s’intéressent à l’école, qu’on va pouvoir réussir à écrire une histoire commune. Il faut savoir que depuis près de quinze ans il y a dans l’air l’idée d’un manuel scolaire commun franco-algérien ! Mais cela va se faire progressivement, et j’y participerai, croyez-moi. Lydia Aït Saadi Bouras : Pour que ce soit un manuel scolaire d’histoire vraiment utilisable dans les deux pays, il faudrait se mettre d’accord sur la façon de se dire que c’est de l’Histoire effectivement, trouver un consensus sur la façon de transmettre, notamment sur les méthodes de transmission qui sont vraiment très différentes. Surtout, il faut bien se rendre compte qu’on n’est pas dans la même Histoire. Pierre Wiehn : Je crois qu’on n’a pas encore évoqué un élément majeur. L’histoire ne se fait plus à l’école, elle se fait à la télévision : avec ses multiples émissions historiques, elle est devenue un terrible concurrent pour les enseignants ! Non seulement elle projette des images mais elle apporte des appréciations. Aussi ne sentez-vous pas votre pouvoir d’enseignement de l’Histoire mis en danger, et si c’est le cas, comment y remédier ? Aleth Briat : Tout d’abord, ces émissions historiques télévisées ne sont pas un danger car les jeunes ne les regardent pas. On peut, en tant que professeur, les encourager à regarder telle ou telle émission ; mais qu’ils aillent d’eux-mêmes chercher leur « pâture historique » à la télévision n’est pas d’actualité. En revanche, on se sert de bien d’autres choses, comme le cinéma. La projection d’un film peut être suivie d’une discussion, d’un débat, et avec la Guerre d’Algérie aujourd’hui, on a de quoi faire. On se sert également de la venue de témoins dans nos classes, comme on peut le faire avec un déporté des camps de concentration, et de plus en plus maintenant, donc, avec des témoins de la Guerre d’Algérie. On a de multiples moyens afin de capter l’attention des élèves. Benoît Falaize : Aujourd’hui, en tant que parent, on obligerait presque nos enfants à regarder ces émissions… mais ils préfèrent aller sur Internet ! Du coup, on est dans une logique où les savoirs sociaux, le savoir de la famille, celui des copains, les rumeurs prennent le pas, dans certains endroits, sur le savoir scolaire proprement dit. Là, il y a un véritable défi. Comment remettre en valeur la parole de l’enseignant ? Il y a ici une histoire de renversement que l’on n’a pas encore réussi à placer du point de vue historique et qui concerne la parole authentique fondée sur le savoir scientifique. C’est seulement très récemment que les jeunes collègues peuvent disposer de tels travaux historiques sur la Guerre d’Algérie, mais cela n’empêchera jamais la concurrence avec les autres savoirs. On le voit bien en classe ! On repère tout de suite en classe qui a de la famille côté Pieds-Noirs, qui a de la famille côté Algérie avec ses revendications algériennes. Généralement, ceux du côté des familles de Harkis sont plus discrets, mais pas partout. Pierre Wiehn : Voulez-vous dire que des tensions se font jour en classe ? Benoît Falaize : C’est-à-dire qu’on sent bien qu’il existe des tensions entre les différentes mémoires, mais dès qu’un professeur est assuré de ses pratiques et de son savoir scientifique, toutes ces tensions volent en éclats. Quelqu’un qui connaît parfaitement le sujet n’est jamais désarçonné par une question provocatrice d’un élève de quinze ans ! Comment un adolescent de quinze ans pourrait remettre en cause le pouvoir scientifique de l’enseignant ? Ce n’est pas possible ! Il y avait auparavant des difficultés parce que, pendant des années, des enseignants étaient très mal à l’aise. Au cours de la première enquête que j’ai menée, entre 2000 et 2003, auprès du milieu enseignant, et qui portait sur l’enseignement de la Guerre d’Algérie, tous les enseignants disaient la même chose : « On est complètement démunis face aux guerres de décolonisation, on n’y connaît rien. Dans notre cursus de formation, il n’y a jamais rien eu sur ce sujet, il n’y a pas de chaire d’études coloniales. On n’a jamais eu de stage de formation continue sur ce sujet… ». Et là, forcément, face à des gamins remontés, de quatorze-quinze ans, qui n’ont qu’une idée, excusez l’expression, celle « d’emmerder le prof ! », l’enseignant se trouve en difficulté. Aujourd’hui que ces derniers peuvent maîtriser les savoirs scientifiques, cela va être plus difficile pour les élèves ! C’est pour cela que l’idée de bâtir un récit commun permettra de repartir sur une autre dimension pédagogique. Lydia Aït Saadi Bouras : J’en reviens au contexte algérien qui est complètement à l’opposé du contexte français dans l’éducation. Si j’ai bien compris, vous avez l’impression qu’en France, les élèves ne s’intéressent pas tellement à cette question. En Algérie, depuis le début des années 1990 et même un peu avant, la jeunesse souffre d’une crise identitaire forte qui l’a poussée à la recherche de cette histoire. On a parlé d’histoire confisquée, d’indépendance confisquée, qui a porté cette jeunesse, aujourd’hui trentenaire, à participer à l’écriture de cette phase de l’Histoire, qui ressemble quasiment à l’ensemble de l’Histoire de cette nation. Je veux dire par là que l’on a l’impression que toute l’Histoire de cette nation est comprise dans la colonisation et la décolonisation. De ce fait, la concurrence historique et mémorielle est très importante. La parole du maître, par exemple, n’est absolument pas sacrée, en tout les cas pas en histoire. On ne le respecte pas ; on a peur de lui. L’institution représente quelque chose de fort, un peu comme dans les années 1950-1960 en France, mais il n’y a pas le respect du savoir de l’enseignant. « Rien ne nous dit qu’il en sait plus que nous, puisque mon grand-père, ma grand-mère ont vécu cette période. L’enseignant ne l’a pas vécue ! En fait, ce qu’il nous raconte, il l’a lu dans le même manuel que celui que j’ai ! » Le manuel scolaire en Algérie n’est pas sacré, il n’y a que le Coran qui le soit. Tout ce qui émane des ministères n’est pas crédible. On est à la limite du rejet de tout ce qui est officiel. On étudie cette histoire parce que c’est obligatoire, mais le savoir on le cherche partout ailleurs, à la télévision, sur Internet, dans la famille, etc. Pierre Wiehn : Dans le manuel scolaire commun, aborderez-vous la question de la colonisation de façon détaillée ? Benoît Falaize : La question coloniale n’est pas aussi approfondie que cela. Ainsi, Abd-el-Kader était l’un héros des livres d’histoire en France jusqu’en 1945. C’était l’un des grands personnages de cette colonisation, c’est-à-dire un homme admirable, expert dans l’art de la guerre, capable de diriger ses hommes de manière efficace et toujours dans l’idée de défendre l’honneur. En revanche, la violence de la conquête n’était pas expliquée, ou presque pas. Aujourd’hui les étudiants et les enseignants peuvent travailler sur ce sujet ! Ainsi, il y a quelques années, j’avais écrit, pour un éditeur dont je tairais le nom, un chapitre sur la colonisation. J’y avais évoqué les derniers travaux historiques sur cette période, j’évoquais même le racisme colonial et expliquais concrètement en quoi il consistait, sans porter de jugement. L’éditeur n’a pas voulu que le mot « racisme » apparaisse ! Et c’était il n’y a pas très longtemps… Donc, il y a du travail à faire à ce sujet. Lydia Aït Saadi Bouras : Je pense qu’on ne doit pas oublier qu’il faut toujours en revenir à l’objectif énoncé dans les manuels et l’institution scolaire. L’enseignant en histoire a pour but de faire un « roman national », de magnifier cette histoire pour rendre l’élève fier de son histoire, et pas le contraire. Ainsi, certaines phases ne sont pas évoquées. Par exemple, les violences du FLN, la guerre fratricide et d’autres choses n’y apparaissent pas. En revanche, tout ce qui est violence coloniale est exposé, traité largement, parce que le but, encore une fois, c’est d’héroïser sa propre histoire. Pierre Wiehn : Mais, ce n’est pas de l’Histoire ! Lydia Aït Saadi Bouras : J’en reviens à cette question : fait-on de l’Histoire en classe ? Je répondrais Non. Ce n’est pas de l’Histoire, c’est de l’histoire scolaire, ce qui est différent ! Pierre Wiehn : Passons aux questions du public. Public : Toute colonisation a eu des aspects positifs et négatifs. Si manuel scolaire commun il y a, il ne faudrait pas l’oublier. De plus, en ce qui concerne la repentance, je pense que c’est plutôt le temps du pardon, des deux côtés, qui est souhaitable. Pierre Wiehn : Il n’y a pas de raison de ne pas être optimiste. Par exemple, il y a une très belle maison à Mascara. Lorsque vous regardez la façade, il y a une belle mosaïque où sont inscrites les lettres « M. C. », Maison Coloniale. Et c’est là que les hommes sont superbes, car elle devenue la Maison de la Culture. On est passé de la culture coloniale à une culture partagée. Avec l’âge, on s’aperçoit qu’une fois les passions apaisées, les souffrances cicatrisées, finalement l’homme découvre qu’il arrive à trouver des chemins d’accords et d’échanges. Je ne vois pas pourquoi ce qui était vrai pour la Seconde Guerre mondiale ne le serait pas pour la Guerre d’Algérie. Ce n’est qu’une question de temps. Public : Quelles sont les réactions des élèves face aux actions de résistance, de violence, de tortures, etc. ? Lydia Aït Saadi Bouras : Il n’a pas de polémique avec les élèves sur ce sujet. Le professeur donne les faits historiques et il n’y pas de contestation comme ils peuvent le faire sur d’autres sujets. En revanche, les difficultés ne sont pas d’ordre polémique mais d’ordre conceptuel. Les élèves ont beaucoup de mal à comprendre les errances de la politique gaullienne. Ils découvrent que les acteurs de l’Histoire peuvent changer d’avis avec les évènements. Benoît Falaize : Ce que vous évoquez, c’est l’inverse de l’Histoire, telle qu’elle peut être, entre blanc et noir : les Algériens tous indépendantistes d’un côté et les Français tous colons de l’autre. Vous êtes sur les zones grises de l’Histoire, c’est-à-dire ces acteurs de l’Histoire qui sont des Algériens qui ne veulent pas de l’indépendance et des Français métropolitains qui sont opposés à la politique coloniale. Quand les enseignants entrent dans cette zone grise, ils ont toujours l’adhésion des élèves car on pénètre ici dans la complexité de l’Histoire. On montre que ce n’est pas parce qu’on est Français et colon qu’on est un abominable salaud, tout comme un Algérien du FLN ne l’est pas forcément aussi. On peut évoquer toutes les postures possibles. Je suis frappé du fait qu’en faisant mon analyse de l’ensemble des manuels scolaires parus de 1971 à nos jours, sur la Guerre d’Algérie, les personnages médians ne sont presque jamais évoqués sauf, peut-être, dans les dernières versions. Ce sont pourtant ces personnages qui font la complexité de l’histoire : Albert camus n’est jamais cité, alors qu’on a là une figure extraordinaire de la littérature française mais aussi de l’Histoire française. Ainsi, des gens qui exercent un pouvoir critique à l’égard de la violence qui s’exerce sont capables de résister dans une posture individuelle et collective en disant « Moi, j’aime l’Algérie. Moi, je me sens algérien ». Comment pouvait-il en être autrement ? Et faire rentrer les élèves là-dedans, c’est les amener à une analyse extrêmement fine de la situation algérienne, c’est par là qu’on peut faire entrer les élèves dans les processus complexes de l’Histoire, leur faire comprendre qu’il n’y a pas de jugement a posteriori, c’est impossible. Un gamin de quinze ans aujourd’hui, comment peut-il porter un jugement sur des évènements vieux de cinquante ans si on ne lui montre pas les difficultés de se situer à l’époque ? Pierre Wiehn : Auriez-vous un autre exemple à nous donner ? Benoît Falaize : Les jeunes étudiants d’Alger dans les années 1954-1960, on sait bien que beaucoup d’entre eux ont basculé dans l’indépendance en 1961–1962, mais jusqu’en 1960–1961, ils sont dans un rapport très compliqué face à la situation du FLN, face au terrorisme. Un contre-exemple peut être cité : les instituteurs algériens. Beaucoup d’instituteurs sont partis en Algérie se sentant pleinement dépositaires de la civilisation française, des valeurs morales de la France. Ils se heurtent à quoi lorsqu’ils sont dans le « bled » ? Ils se heurtent à l’administration coloniale française. Ils vont ainsi devenir les premiers éléments de la résistance à cette administration ; ils vont aider les familles algériennes qui ne veulent pas lire et écrire le français. Une bonne partie de l’école d’Alger va même rédiger le programme d’histoire avec le ministère algérien de 1962–1963, car ils ont pris fait et cause pour l’indépendance. Si on ne montre pas ces personnages, qui sont finalement assez nombreux, on n’aborde pas l’esprit complexe de l’Histoire. Ce sont ces exemples que l’on devrait intégrer massivement dans les manuels scolaires et dans la conscience historique des enseignants. Public : Pour ma part, je fais un constat un peu différent de ce qui a pu être dit précédemment. Je trouve que l’histoire de la Guerre d’Algérie aujourd’hui commence à être connue. Il faut d’abord en remercier les historiens et les chercheurs. De ce point de vue, une question porte sur leur formation. Ensuite, où il y a un travail considérable de fait, c’est celui de la transmission et du témoignage. Je fais partie d’une association qui fait des interventions dans les collèges et les lycées, quand les enseignants le demandent, et non pas l’Éducation nationale. Dans cette période du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, qui n’a pas été célébrée officiellement en France, se sont déroulés beaucoup de débats avec nos amis pieds-noirs et de rencontres qui ont favorisé la connaissance de cette histoire. L’intérêt que je relève des rencontres avec les enseignants et les élèves, c’est qu’il y a une soif de connaissances sur ce sujet. Public : Pourquoi la question de l’Algérie, colonisation et indépendance, n’a pas été dite mieux et plus tôt ? Benoît Falaize : La colonisation est constitutive du nationalisme politique et de la République française. Je vais prendre un exemple qui pose d’énormes problèmes aux élèves. Si vous évoquez le 8 mai 1945, vous avez de Gaulle qui est le héros, le libérateur de la France, de l’Europe, mais aussi, vous expliquez que dans le même temps, il y a les évènements de Sétif. Comment voulez-vous que les élèves comprennent ? C’est un salaud ou un héros. Et là, ils sont au cœur d’une des problématiques de l’Histoire française. Finalement, c’est terriblement simplifié si vous voulez, mais c’est une véritable question. D’ailleurs tous les intellectuels des années 1950–1960 n’ont cessé de le dire : « Comment la République peut-elle piétiner ses valeurs et comment a-t-elle pu le faire ? » Il est fondamental de l’expliquer, mais pour des enfants qui sont encore dans l’ébullition de leur âge, c’est beaucoup plus complexe à comprendre.

Table ronde : « 50 ans plus tard : le dessous des cartes »
Intervenants Maurice Vaïsse, Jean Monneret, Gilbert Meynier et Guy Pervillé
Débat animé par Jean-Pierre Farkas

  De gauche à droite : Jean Monneret, Guy Pervillé, Gilbert Meynier, Maurice Vaïsse et Jean-Pierre Farkas
 
Jean-Pierre Farkas : C’est hallucinant de voir le nombre de livres écrits et vendus sur la guerre d’Algérie, alors j’ai une question à vous poser à tous les quatre : quels faits de la guerre d’Algérie vous semblent encore obscurs, ou pas assez étudiés ? Maurice Vaïsse ? Maurice Vaïsse : Nous en savons beaucoup, mais il manque encore des choses. D’ailleurs, je tournerais votre question autrement. Je penserais plutôt qu’il y a des faits, des idées et des documents qui ne sont pas connus et qui gagneraient à l’être. Un exemple : j’ai publié il y a dix ans, pour le compte du Ministère des Affaires étrangères, l’ensemble des verbatim des négociations d’Évian. Publié, ce livre a reçu un accueil froid – comme tout livre extrêmement sérieux. Il y a deux ans, j’ai demandé au Ministère si ce livre pouvait être republié en raison de ce cinquantième anniversaire, mais rien ne s’est passé. Or il se trouve que j’étais au salon du livre d’Alger il y a quelques semaines, et les Algériens ont été passionnés par ce qu’ils ont trouvé à l’intérieur de ce livre. Pour ces Algériens, découvrir ce que leurs délégués avaient dit durant ces négociations étaient une véritable mine ! C’était une certaine façon de répondre à votre question. Qu’est-ce qu’on ne connaît pas ? Ce sont d’abord des choses qu’on ne connaît pas parce qu’on n’est pas allé les chercher ou parce qu’on n’y avait pas accès ou tout simplement parce qu’on ne savait pas qu’elles existaient. Jean-Pierre Farkas : Gilbert Meynier, vous avez travaillé pendant treize ans sur l’histoire du FLN. Vous manque-t-il aujourd’hui certains documents ou archives ? Gilbert Meynier : D’abord je dois dire que la surabondance d’ouvrages édités pour ce cinquantenaire me laisse pantois. Cependant, aujourd’hui encore, beaucoup de documents font défaut. Les six wilayas algériennes, j’ai pu les connaître grâce aux archives d’Aix-en-Provence et de Vincennes. Je n’ai reçu aucune réponse des autorités algériennes quant à mes nombreuses demandes de consulter leurs archives. Ça a donc été un vrai manque qui m’a empêché de poursuivre correctement mes travaux. Je n’ai pas pu aller en Algérie pendant vingt et un ans. Aujourd’hui, j’y suis invité très régulièrement. Le contexte a changé, il est plus apaisé. Une nouvelle génération est là, qui n’a pas connu la guerre d’Algérie, cet entonnoir de l’époque coloniale. Jean-Pierre Farkas : Guy Pervillé, vous avez travaillé sur les rapports entre la France et l’Algérie jusqu’en 2012. Y a-t-il encore des points qui restent obscurs dans vos travaux ? Guy Pervillé : Des zones obscures, il en reste toujours. On ne peut jamais tout savoir sur un sujet, même si on l’étudie depuis quarante ans. Mais il ne faut pas exagérer les conséquences de ce constat. L’historien doit toujours être à la recherche des faits afin de pouvoir tirer des interprétations sur les rapports de causalité entre ces différents faits. Mais le savoir total ne sera jamais atteint. Quand j’ai commencé à travailler sur l’histoire de la guerre d’Algérie pour mon mémoire de maîtrise d’histoire en 1970, l’histoire de l’Algérie coloniale était terminée depuis 1962. On peut même dire que la guerre s’était tout à fait terminée avec l’amnistie de juin 1968 et la libération des condamnés de l’OAS. Cette partie de l’histoire terminée depuis deux ans, il convenait maintenant d’interroger les sources vivantes, sans se contenter d’attendre que soient ouvertes les archives des États, comme l’ont fait certains historiens au début du XXe siècle qui, pour ne pas confondre histoire et mémoire, avaient choisi de ne pas interroger les témoins vivants. Il y a beaucoup de sources à étudier (vivantes, écrites, audiovisuelles, publiques, privées), mais vous n’avez jamais accès à toutes les sources en même temps. Donc l’histoire « complète » n’existe pas. À partir de ce constat, il faut accepter de produire un travail qui, par nature, sera provisoire et qui pourra être remis en question soit par nous-mêmes, soit par d’autres, grâce à la révélation de nouvelles sources, de nouveaux faits… Jean-Pierre Farkas : Jean Monneret, sur quoi vos recherches portent-elles actuellement ? Jean Monneret : Cela fait aujourd’hui trente ans que je me bats pour tenter d’exhumer un problème complètement occulté : il s’agit des Européens qui, après le 19 mars 1962, jour du cessez-le-feu en Algérie, ont été victimes d’enlèvements et qui, pour un grand nombre d’entre eux, sont encore à l’heure actuelle portés disparus. Je n’ai pas besoin de vous dire que cette question est ultra-sensible, qu’elle peut avoir des implications politiques et qu’elle porte en elle pas mal de zones d’ombres. Toutefois, nous commençons à avoir une vue assez nette de l’ensemble, notamment grâce aux travaux d’historiens, comme ceux de Jean-Jacques Jordi, par exemple. Je regrette simplement que les résultats de ces recherches soient encore très faibles au niveau éditorial. Et je reste scandalisé de constater qu’en 2012, année du cinquantième anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie, on n’aborde absolument pas ce problème dans les médias ou alors de façon très sommaire. Concernant les témoins, je ne serais pas aussi convaincu que mon collègue Guy Pervillé car, dans le milieu des Français rapatriés, il y a eu une abondance de témoignages, mais certains n’étaient pas toujours fiables et entraînaient parfois des surenchères néfastes pour un historien, puisque contaminées par d’absurdes querelles de chiffres. Ce n’est qu’à partir de 1992, une fois les archives de Vincennes ouvertes, qu’on a pu mener des études sérieuses. Jean-Pierre Farkas : Prenons un personnage historique comme le général de Gaulle. Il subsiste tout de même encore quelques points obscurs à son sujet. L’un de vous pourrait-il nous éclairer sur certains points ? Tracer les contours de ce que vous avez écrit sur le général à travers vos travaux respectifs ? Maurice Vaïsse ? Maurice Vaïsse : La grande question est de savoir si, lorsqu’il revient au pouvoir, le général de Gaulle a déjà une idée de ce qu’il compte faire de l’Algérie. Tout le monde a son avis à ce sujet. Moi, je pense qu’il ne savait pas ce qu’il comptait faire de l’Algérie. Il commencera par dire « Je vous ai compris » puis évoluera vers l’auto-détermination le 16 septembre 1959, avant de finir par évoquer « L’Algérie algérienne » ! Il savait au fond de lui que l’Algérie, ça n’était pas la France, et ça il le dira de plus en plus nettement au cours des dernières années du conflit. Mails il savait également que la France avait besoin de l’Algérie pendant un certain temps encore. Il se posait alors la question de savoir en quoi l’Algérie et la France allaient pouvoir rester liées. Il était presque coincé par ses propres contradictions, parce qu’en revenant au pouvoir, il voulait restaurer la grandeur de la France et cela consistait à posséder l’arme nucléaire dont la France est encore privée lorsqu’il revient aux commandes de l’État en juin 1958. Or, il est prévu que ces essais nucléaires, primordiaux pour l’avenir de la France, doivent avoir lieu dans le Sahara. Cela explique le blocage concernant le Sahara qui freinera les négociations d’Évian. Donc le général de Gaulle va devoir vivre avec cette contradiction : vouloir différencier la France de l’Algérie et en même temps conserver une association étroite entre les deux pays. Guy Pervillé : C’est vrai que la question s’est posée au sujet de ce que voulait le général et de ce qu’il a fait. Il faut en effet se garder, comme beaucoup d’anti-gaullistes, de taxer de Gaulle d’homme machiavélique qui aurait su dès le début ce qu’il comptait faire de l’Algérie. On ne devrait peut-être pas se fier uniquement à son discours sur l’auto-détermination. Plusieurs témoins ont recueilli des confidences du général qui restait persuadé, à partir de 1965, que le temps était passé où la France aurait pu poursuivre l’intégration de l’Algérie dans la France et que l’indépendance était devenue inévitable. Comme il l’a écrit dans ses mémoires, il savait qu’il était impossible de maintenir l’Algérie française, mais il ne savait pas comment ni avec qui accoucher d’une Algérie indépendante. Jean-Pierre Farkas : Gilbert Meynier, en quoi le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958 modifie la donne au sein du FLN ? Gilbert Meynier : Je pense que de Gaulle a été assez tôt persuadé qu’il lui faudrait d’une manière ou d’une autre négocier avec le FLN. J’ai discuté longuement avec Hocine Malti, l’auteur du livre Histoire secrète du pétrole algérien. Il en ressort que, lors des négociations, l’essentiel pour de Gaulle était le pétrole et le Sahara. L’auteur a interrogé un certain nombre des négociateurs d’Évian ; beaucoup lui ont confié que de Gaulle avait laissé entendre de manière assez claire que les Français d’Algérie n’étaient pas son problème et qu’il semblait s’en désintéresser presque totalement. Mais ce n’est que l’opinion que je me suis faite au fil des ans et en particulier à la lecture de ce livre. Effectivement taxer de Gaulle de machiavélisme peut être un tort, mais pourquoi ne pas parler de stratégie inconsciente ? Prenons l’offensive Challe en 1959. On peut très bien s’imaginer qu’il y avait là une volonté de l’emporter militairement sur le terrain, mais que, dans le même temps, cette démonstration n’était pas exclusive d’une autre démonstration, plus implicite, qui démontrerait que le vrai problème se passait sur le plan politique. La guerre d’Algérie a été perdue sur le plan militaire par les Algériens – tous les Algériens le savent, même ceux qui disent le contraire –, mais elle a été gagnée sur les plans moral et international, si bien que le FLN a même envisagé un jour d’envoyer un ambassadeur au Japon. L’homme avait même commencé à apprendre le japonais, ça ne s’invente pas. Ce sont eux qui ont remporté la guerre et qui ont finalement acquiescé plus ou moins – à charge de revanche – aux positions gaulliennes sur le pétrole et les expériences nucléaires. L’annexe des accords d’Évian comportait d’ailleurs un article qui autorisait la France à posséder six ou sept bases militaires dans le Sahara, l’une d’elle a même fonctionné jusqu’en 1978. Jean-Pierre Farkas : Jean Monneret, une interrogation essentielle : les accords d’Évian, et après ? Jean Monneret : Je voudrais revenir sur l’évolution de la pensée du général de Gaulle. Nous avons des éléments intéressants. Camus avait eu une entrevue avec de Gaulle avant son retour au pouvoir. Il en était ressorti très choqué par le cynisme de l’homme qu’il venait de rencontrer. Un autre témoignage d’une grande importance, celui d’Alain Peyrefitte, nous a donné une idée très précise des comités organisés au sujet de l’Algérie. Il en ressort que le mépris à l’égard des pieds-noirs n’est pas une invention de quelques associations rancunières, c’est une réalité, comme le prouvera ensuite le livre du général Faivre qui aura pu consulter les minutes de ces réunions du comité des affaires algériennes. Jean-Pierre Farkas : Vous vouliez ensuite évoquer une réunion qui a eu lieu au sujet de la sécurité des civils. Jean Monneret : Oui, je crois qu’elle a eu lieu le 23 mai 1962. Le général de Gaulle dit : après l’indépendance, nous ne devons plus intervenir dans le maintien de l’ordre, ça sera aux nouvelles autorités de s’en occuper. S’il y a des conflits, les pieds-noirs se débrouilleront avec les nouvelles autorités. Et on a vu ce que ça a donné le 5 juillet 1962. Jean-Pierre Farkas : Pour compléter ce que Jean Monneret vient de dire, Gilbert Meynier, qu’avez-vous pu recueillir comme archives ou témoignages concernant les exactions du FLN à la même époque ? Était ce une politique délibérée ? Gilbert Meynier : Le problème avec le FLN, c’est que ça n’est pas comme le dieu unique : il y a plusieurs FLN. Vous avez à ce moment-là les politiques du GPRA qui ont entrepris les négociations et en face, vous avez les gens de l’État-major général dirigé par Boumediene, issu du système Moussouf, qui dénonce les négociateurs d’Évian. Car selon Boumediene, on ne négocie pas avec les colonialistes, on les frappe, on les abat ! Lui avait une armée à sa disposition, avec des armes chinoises en quantité impressionnante, mais malgré quelques petites incursions pour aller aider les maquisards, le gros de son armée n’a jamais quitté le Maroc et la Tunisie. Et lorsque l’armée des frontières pénètre en Algérie par l’Est et par l’Ouest, il y a des wilayas qui ne sont pas forcément d’accord avec Boumediene. Maurice Vaïsse : Je voudrais revenir un instant sur la question dont nous venons de débattre. A-t-on tout laissé faire à partir du 19 mars 1962 ? Il faut déjà souligner que ce cessez-le-feu du 19 mars à midi ne signifie pas du tout la paix immédiate. Gilbert Meynier vient de l’expliquer : il y a déjà des conflits à l’intérieur même du FLN. Il y a aussi l’exécutif provisoire constitué par des Algériens et des Français et une force locale uniquement composée d’Algériens. Nous avons donc, au-delà du 19 mars, une situation chaotique, à tel point qu’on va essayer de presser le mouvement et avancer de trois mois le référendum. Mais il est faux de dire que l’on n’avait rien prévu. Vous pouvez vous reporter au texte des accords d’Évian : ce qui avait été prévu en particulier, c’était l’amnistie. À partir du moment où le cessez-le-feu avait été signé, c’était terminé. Il est écrit dans les accords d’Évian : « Article 1 : Il sera mis fin aux opérations militaires et à toute action armée sur l’ensemble du territoire algérien le 19 mars 1962, à douze heures. Article 2 : Les deux parties s’engagent à interdire tout recours aux actes de violence collective et individuelle, toute action clandestine et contraire à l’ordre public devra prendre fin ». Jean-Pierre Farkas : Qu’espèrent les autorités ? Maurice Vaïsse : On espère donc qu’il n’y aura plus de violence à partir du moment où le cessez-le-feu aura été proclamé. Mais c’est tout le contraire qui se passe. Sur le terrain, certains des militaires français veulent intervenir. Pierre Messmer, ministre des Armées, est aussi tenté d’intervenir. Mais de Gaulle ne veut pas recommencer la guerre. Il faut bien juger la situation à cette époque. On vient de subir huit ans de guerre et il a fallu beaucoup de temps pour aboutir aux accords d’Évian. Alors on ne veut pas que tout recommence. Par ailleurs, le comportement du général de Gaulle à l’égard des pieds-noirs et des harkis est d’une très grande froideur. Quand Pierre Dumayet lui demande si de Gaulle a suffisamment expliqué aux Français d’Algérie qu’ils ne seraient pas abandonnés, voici ce que répond François Mauriac : « Je répondrais probablement que non, mais le général de Gaulle est le général de Gaulle. Il est là avec sa nature, avec tout ce qu’il a de grand. Nous ne nous rendons pas compte que nous exigeons d’un homme des qualités qui ne sont justement pas compatibles avec celles qu’il possède réellement. On voudrait qu’il soit tel qu’il est, mais qu’en même temps, il soit un tank. Je ne crois pas qu’on puisse attendre du général de Gaulle en matière de politique une tendresse de mère ». Et c’est le moins qu’on puisse dire : il a été particulièrement sans cœur à l’égard de certaines populations parce qu’il estimait que c’était la raison d’État. Jean-Pierre Farkas : Guy Pervillé, peut-on dire que l’indépendance a été « ratée », voire « bâclée », comme le disent certains ? Guy Pervillé : C’est une thèse que l’on peut soutenir. Sur le plan formel, les principales clauses des accords d’Évian ont été respectées. Il faut rappeler que ces accords ont été ratifiés en France et non en Algérie à cause de l’opposition violente de l’OAS. C’est donc seulement le 1er juillet qu’a lieu la ratification des accords d’Évian en Algérie, alors que ce même référendum avait eu lieu en France métropolitaine le 8 avril 1962. Cela provoqua les vives protestations des rapatriés qui n’étaient pas encore en France le 8 avril et qui ne seraient plus en Algérie le 1er juillet 1962. On peut donc dire qu’il y a eu une sorte de ratage démocratique dans la procédure de ce référendum. Mais globalement le schéma d’Évian a été respecté, notamment par la partie gouvernementale française. Ce schéma ne comportait pas la remise pure et simple du pouvoir aux autorités algériennes le jour de la signature des accords, ni même le jour du cessez-le-feu. De Gaulle n’a pas voulu aliéner purement et simplement la souveraineté de la France sur l’Algérie. Il était prévu qu’il y aurait d’abord maintien de la souveraineté française et que l’Algérie serait confiée à un haut-commissaire qui collaborerait avec un exécutif provisoire franco-algérien, mais dont les membres musulmans auraient été désignés par le FLN pour les initier à l’exercice du pouvoir, et c’est seulement après l’achèvement de ce processus de transition qu’aurait lieu le référendum de ratification des accords d’Évian en Algérie. Mais pour faire s’incliner l’OAS devant la nécessité inéluctable de cette ratification, la date de ce référendum a été avancée de plusieurs mois. À partir du début du mois de juillet et de la proclamation d’indépendance, sur le plan juridique, la souveraineté de la France n’a pas été transmise au GPRA, pas plus qu’au bureau politique du FLN proclamé par Ben Bella et qui avait l’appui de Boumediene, mais bien à l’exécutif provisoire franco-algérien présidé par Abderrahmane Farès. Le problème, c’est que lorsque ce transfert de souveraineté formelle a eu lieu le 3 juillet, les membres FLN de l’exécutif provisoire – y compris Farès – ont démissionné à cause des tensions politiques avec Ben Bella et le GPRA. Dès lors, après que le haut commissaire a reconnu le résultat et de Gaulle envoyé un télégramme où il reconnaît l’indépendance de l’Algérie, le président Benkhedda arrive à l’aéroport d’Alger le 3 juillet. Il est aussitôt accueilli par Farès qui, au lieu d’assumer la souveraineté comme de Gaulle l’attendait, lui remet sa démission et les pouvoirs de l’exécutif provisoire. Mais Benkhedda refuse cette responsabilité car le GPRA n’était pas dans une situation qui lui permettait de remplir ce rôle. Par conséquent, l’exécutif provisoire de Farès a été réinvesti en quelque sorte par le GPRA pour assumer la transition d’État, ce qui prouve le caractère complètement fictif de cette transition juridique. En réalité, il y a eu trois mois terribles, caractérisés à la fois par une quasi-guerre civile entre les camps de Ben Bella, Boumediene et ce qui restait du GPRA, autant que par une lutte pour le pouvoir à tous les échelons. Et pour achever le tableau, il y avait la poursuite des enlèvements et des assassinats des Français d’Algérie, ainsi que les tortures et les massacres d’anciens harkis. Nous avions donc une procédure juridiquement valable, mais concrètement tout ça ne tenait pas la route. Jean-Pierre Farkas : Vous souhaitiez revenir sur le général de Gaulle ? Guy Pervillé : Oui, pour revenir un instant sur l’attitude du général de Gaulle, certains disent qu’à ce moment-là, il « jouait » Ben Bella. Or je n’ai jamais rien trouvé qui permette de soutenir cette thèse. Au contraire, me référant au livre d’Alain Peyreffite C’était de Gaulle et à d’autres études sur le sujet, tout me laisse à penser que de Gaulle – qui avait négocié avec le GPRA les accords d’Évian – le reconnaissait comme force politique majeure. Mais, lors du référendum du 1er juillet, la crise a déjà commencé, alors est-ce là que de Gaulle décide de retourner sa veste et de s’entendre avec Ben Bella ? Je n’en crois rien car, d’après tous les documents – et notamment ceux publiés par le général Faivre, comme le compte-rendu du Conseil des Affaires Algériennes qui a eu lieu le 5 juillet 1962 en présence du premier ambassadeur Jean-Marcel Jeannenet –, il est clair que le général a ordonné que la France ne prenne pas partie pour désigner les nouveaux dirigeants algériens. Autrement dit, de Gaulle « jouait » plutôt la neutralité. Et c’est seulement après plusieurs semaines de crise que de Gaulle s’est sans doute laissé persuader – notamment par son ambassadeur – qu’il n’y avait pas d’autre solution pour rétablir un certain ordre que l’arrivée de Ben Bella au pouvoir. Mais je ne crois pas du tout que, le 5 juillet, de Gaulle avait décidé de laisser l’Algérie à Ben Bella. Gilbert Meynier : J’ai une simple remarque. La non-ratification des accords d’Évian en Algérie se place dans le contexte du 5e CNRA (Conseil National de la Révolution Algérienne). Or il faut savoir que depuis août 1957, le CNRA est aux trois quarts contrôlé par l’appareil militaire. Et il est évident que ces militaires ne voulaient pas ratifier les accords d’Évian, qu’ils n’avaient pas arrêté de condamner. On a donc voté lors de ce 5e Conseil des textes complètement hors du temps comme par exemple la fameuse charte de Tripoli, qui a été préparée par un certain nombre de gauchistes de l’époque, très politiquement corrects, et qui fut votée à l’unanimité. Dans les mémoires de l’ancien commandant de la Wilaya 2, il est écrit qu’ils avaient voté à l’unanimité alors qu’ils ne l’avaient même pas lue ! Une deuxième remarque : à mes yeux Ben Bella était un fusible politiquement présentable et populaire aux yeux de la société algérienne, mais on savait bien qu’il restait avant tout un fusible et que celui qui détenait vraiment le pouvoir, c’était Boumediene. La vérité officielle ne correspondait pas à ce qui se tramait en réalité dans les vraies coulisses du pouvoir. Jean Monneret : Je voudrais faire une remarque sur la question du délai. À une époque, j’ai étudié les archives du quai d’Orsay. Il faut se souvenir qu’un an avant le 19 mars 1962 et le référendum qui a suivi, il y avait eu un projet un peu fou d’organiser déjà un référendum en Algérie pour savoir quel délai il faudrait laisser s’écouler entre la conclusion éventuelle d’un cessez-le-feu et la proclamation d’une indépendance. Bien sûr, ça n’a pas eu lieu et la décision fut prise d’interroger les préfets et « super-préfets » de l’époque en Algérie pour leur demander leur avis. C’était très intéressant car, à l’exception de l’un d’eux qui estimait qu’il faudrait attendre deux ans, la majorité d’entre eux ont décrété qu’il faudrait attendre au minimum cinq ans entre la proclamation d’un cessez-le-feu et l’organisation d’un référendum qui aurait du sens dans un pays apaisé. Et comme vous le savez, le véritable délai fut de trois mois. Alors je vous laisse juger si les esprits pouvaient être apaisés en Algérie entre le 19 mars et le début du mois de juillet 1962. Maurice Vaïsse : On peut même aller bien au-delà. Le général de Gaulle et surtout Michel Debré considéraient déjà qu’il faudrait un temps long pour reconstruire et faire en sorte que l’apaisement permette une consultation. C’était une idée bien arrêtée. Or, comme on l’a dit tout à l’heure, il y a eu en fait une accélération du temps et de l’histoire. En ce qui concerne Ben Bella, j’apporterais deux nuances. La première, c’est que je crois bien volontiers que de Gaulle ait eu de la considération pour Ben Bella car il avait été outré par l’arraisonnement de l’avion d’Air Atlas en octobre 1956. Il avait condamné cette opération. Par la suite, les Marocains et d’autres lui avaient dit : « Il faut libérer Ben Bella ! Puisqu’il est parti du Maroc, il faut nous le ramener ! » Et de Gaulle s’y était plus ou moins engagé. Je pense donc que de Gaulle avait bel et bien de la considération pour Ben Bella ; la preuve en est qu’il le recevra quelque temps plus tard à Paris. Autre question : de Gaulle pense-t-il beaucoup à l’Algérie à partir de juillet 1962 ? Il faut bien se rendre compte que pour lui, la paix en Algérie, ça signifie avant tout avoir en fait un boulet en moins. C’est ce qu’il a dit à plusieurs reprises. Il veut se débarrasser de ce poids, pour que la France retrouve la paix et sa puissance. Or, en 1962, il y a des évènements considérables qui se déroulent à la fois sur le plan mondial (guerre froide, crise de Cuba) et sur le plan européen, avec les relations franco-allemandes. Par conséquent, il faut bien se rendre compte que même si de Gaulle est un homme qui a bien sûr la capacité de gérer plusieurs dossiers à la fois, son idée principale, à partir de juillet 1962, est avant tout de bâtir l’axe franco-allemand et de faire face à la crise de la guerre froide en train d’éclater. Jean-Pierre Farkas : Comment réagissez-vous face à la transmission de la mémoire de cette guerre d’Algérie telle qu’elle se pratique aujourd’hui ? Gilbert Meynier : Je dirais que la transmission de la mémoire doit se faire par des historiens dignes de ce nom. Je pense que désormais une nouvelle génération d’historiens existe du côté français comme du côté algérien. Et il existe des travaux d’historiens algériens remarquables – comme il en existe qui ne sont pas remarquables du tout. Jean Monneret : Ce Forum des Écrivains est organisé sous la mention « Une mémoire partagée ». Je pense qu’il ne faut pas trop se faire d’illusion. Il va falloir du temps pour apaiser les mémoires, surtout celles qui ont vécu cette période troublée. L’apaisement des mémoires doit être un préalable au partage des mémoires, car les choses ne sont pas si simples dans la France d’aujourd’hui. Il y a des gens qu’on censure, comme moi par exemple, qui ne passent jamais à la télévision. Guy Pervillé : Il faut être très clair sur le vocabulaire en ce qui concerne la transmission de la mémoire. Le problème c’est qu’il n’y a pas une mémoire, mais des mémoires – qui plus est des mémoires conflictuelles. Donc à partir de là, comme l’a dit Gilbert Meynier, ce qui permettra de clarifier la perception que les Français ont de la guerre d’Algérie, c’est lorsque l’on parviendra à distinguer clairement ce qui est « mémoire » de ce qui est « histoire ». Malheureusement il y a une confusion terrible dans les esprits actuellement, liée au fait que depuis une bonne quinzaine d’années se sont succédé de façon presque ininterrompue des querelles mémorielles dans lesquelles des journalistes, des historiens, des militants, voire des journalistes-militants ou des historiens-militants ont joué des rôles primordiaux. Il conviendrait donc de repréciser les choses : l’histoire, ce n’est pas simplement l’addition des mémoires. Maurice Vaïsse : Pour terminer, je voudrais vous dire que j’ai un jour organisé avec Jean-Charles Jauffret à Montpellier un colloque consacré aux aspects militaires de la guerre d’Algérie et nous avions dans le public des personnes qui s’étaient combattues. Il y avait des gens qui avaient été torturés et qui avaient souffert dans leur chair. Mais je peux vous assurer que le colloque s’est déroulé malgré tout dans les meilleures conditions. Je crois qu’il est possible que les témoins et les historiens se rencontrent sans qu’il y ait polémique. Je pense que les historiens ont besoin des témoins et que les témoins doivent savoir rester à leur place. Mais les historiens doivent pouvoir être indépendants vis-à-vis de ces témoins. Oui, ne confondons pas histoire et mémoire.

Table ronde : « Paris en guerre d’Algérie »
Intervenants : Linda Amiri, Emmanuel Blanchard, Alain et Désirée Frappier et Gilles Manceron
Débat animé par Jean-Pierre Farkas


Jean-Pierre Farkas : On va commencer par fixer le sujet : combien y a-t-il de Parisiens qui sont partis à la guerre ? Avez-vous les chiffres ? Je vous demande ça parce que quand j’étais, moi, en Algérie, ceux qu’on rencontrait c’était quand même beaucoup plus d’enfants de Bretons ou de Chti’mis que de Parisiens.

Gilles Manceron : Je ne saurais pas vous donner le nombre de Parisiens. Il faut se dire aussi qu’à l’époque existait le département de la Seine et qui, au-delà du Paris des vingt arrondissements, comprenait les départements que vous connaissez aujourd’hui. On sait que le nombre de classes mobilisées, d’appelés mobilisés, pendant la période qui correspond aux dates du début et de la fin de la Guerre d’Algérie, correspond à peu près à un million. Mais tout le monde n’a pas été en Algérie. Certains allaient en Allemagne ou ailleurs. Combien de Parisiens ? Je pense qu’un calcul démographique et statistique nous en donnerait l’idée, mais à ma connaissance, ce calcul n’a jamais été fait.

Emmanuel Blanchard : Je n’ai pas de réponse plus précise. Je suis commissaire d’une exposition consacrée à Paris pendant la Guerre d’Algérie qui ouvrira au mois de novembre [2012] et nous avons essayé de connaître le nombre d’habitants du département de la Seine, voire de la Seine-et-Oise tués au cours de la Guerre d’Algérie. Ce ne sont même pas des chiffres qui existent au Ministère de la Défense, qui n’a jamais ventilé le nombre de tués en fonction de leur origine géographique. Nous nous sommes donc retournés vers les associations d’anciens combattants, en particulier la FNACA, qui est en train d’effectuer ce travail. Ce qu’il y avait d’important dans la question de Jean-Pierre Farkas, c’est de savoir pourquoi le nombre de Parisiens était sûrement plus faible que les habitants d’autres régions. Pourquoi ? Parce que dans le mécanisme de sursis, le plus important était le mécanisme pour poursuivre ses études. Or, à la fin des années 1950, et au début des années 1960, l’université était surtout implantée dans les grands pôles parisiens, et les habitants des régions dont Jean-Pierre Farkas a parlé – Bretagne, etc. – n’étaient pas encore rentrés dans ce grand cycle de l’allongement de la durée des études. Donc, ce qui est important ici, c’est de voir que, comme dans toute guerre, il y avait, aussi ici, des strates de ramifications sociales au sein des personnes mobilisées. Ceux qui poursuivent leurs études seront intégrés comme sous-officiers voire comme officiers et il faut savoir aussi que tout le monde n’avait pas la même latitude pour échapper à la conscription. Et, de fait, parmi les habitants de Paris, il y avait plus de personnes qui pouvaient s’appuyer sur ce mécanisme de sursis.

Jean-Pierre Farkas : Sans entrer dans des détails personnels, j’étais sursitaire, j’étais parisien et j’ai connu des Bretons de Vannes qui n’étaient jamais allés à Rennes, alors quand ils sont arrivés en Algérie, ça a été un vrai choc. Toujours bien se mettre en mémoire ces éléments psychologiques. Linda Amiri, la Guerre d’Algérie à Paris a-t-elle réellement commencé en 1954 ? Ou n’y avait-il pas déjà auparavant un climat particulier ?

Linda Amiri : Concernant la Guerre d’Algérie, mon champ de recherche est surtout consacré à l’immigration algérienne. Les tensions commencent en juillet 1954 : quand il y a scission dans le mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques lors d’un grand congrès en Belgique, lorsque l’immigration va prendre le parti de Messali Hadj contre les centralistes. Donc dès ce moment-là, il y a déjà des tensions. En 1954, le FLN n’est absolument pas connu dans le milieu de l’immigration. La Guerre arrive lors de la deuxième moitié de 1955, lorsque les émissaires FLN commencent vraiment à s’activer et là on a vraiment une entrée en guerre de l’immigration.

Jean-Pierre Farkas : On va revenir sur le FLN et les messalistes. Est-ce que dans le vécu, le ressenti de la Guerre d’Algérie à Paris, l’immigration a pesé quelque chose ? Était-ce un élément d’appréciation ?

Linda Amiri : L’immigration a pesé, a joué un sens stratégique pendant la guerre. Concernant le département de la Seine, en 1954, on a 210 000 Algériens en France ; près de la moitié habite dans le département de la Seine. C’est donc une immigration qui a pesé à la fois dans cette lutte pour le leadership entre le FLN et les messalistes et puis aussi au niveau des cotisations, elle a joué un rôle important.

Jean-Pierre Farkas : Gilles Manceron, avez-vous trouvé une évolution de l’opinion publique à Paris tout au long de la Guerre d’Algérie ?

Gilles Manceron : Je pense que l’opinion à Paris évolue avec l’apparition de la question de la torture en 1957. Il faut aussi compter sur la présence à Paris de l’activisme des mouvements étudiants (comme celui de l’UNEF) et d’un courant intellectuel porté par des revues comme Esprit et Les Temps Modernes. Ensuite, la question évolue autour de la sortie de la guerre, des négociations et de l’indépendance. En même temps, a contrario, d’autres voix s’élèvent, hostiles à toute idée d’indépendance de l’Algérie, émanant parfois de certains milieux étudiants.

Jean-Pierre Farkas : On ne pourra bien sûr pas évacuer la question du 17 octobre 1961 ni celle de Charonne, mais j’aimerais savoir s’il y a eu des manifestations de rappelés contre la Guerre d’Algérie à Paris et l’importance qu’elles ont eue.

Emmanuel Blanchard : Le mouvement des rappelés commence dès le deuxième semestre 1955 et il s’est notamment montré à Paris lors d’une manifestation qui est restée relativement célèbre, celle de la Gare de Lyon. Donc, ici aussi, on a un mouvement qui touche la région parisienne. Ce qu’il est important d’avoir en tête, c’est qu’à la fois du point de vue de la chronologie de la Guerre d’Algérie et du point de vue du milieu touché, il y a de grandes différences selon les milieux sociaux. On aurait pu dire que la Guerre d’Algérie a commencé à Paris dès le 14 juillet 1953. Vous allez me dire que certains manuels nous apprennent que le début de la Guerre d’Algérie, c’est le 1er novembre 1954. Mais le 1er novembre 1954, personne ne pense entrer en guerre. Or il y a eu des actes qui étaient quasiment des actes de guerre avant même le 1er novembre 1954. Le 14 juillet 1953, quand la police parisienne ouvre le feu sur la manifestation ouvrière, elle ouvre le feu comme on le faisait en colonies, lors des évènements d’Afrique du Nord, en Tunisie ou au Maroc. Elle tue sept personnes. Il y a là une forme d’acte de guerre tout simplement, parce qu’on ne maintient pas l’ordre de cette façon en situation de paix. Ce serait quelque peu caricatural de dater de ce jour le début de la Guerre d’Algérie, mais c’est bien pour montrer que, pour les Algériens, manifester devient quasiment impossible, comme cela va le devenir quelques années plus tard. Il faut bien avoir en tête que dans les premières années de la Guerre d’Algérie, il y a des mouvements d’opposition : les messalistes (les partisans de Messali Hadj), l’ancien PPA-MTLD (Parti du Peuple Algérien – Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques), devenu MNA (Mouvement National Algérien), continue de manifester dans les rues de Paris et de sa banlieue au moins jusque dans l’année 1956. On a aussi un certain nombre de mouvements de rappelés, et de manifestations ouvrières. Les militants du Parti Communiste Français en témoignent aujourd’hui : « À l’époque, on manifestait sur les trottoirs. » On parle notamment de manifestations qui ont pu avoir lieu à Ménilmontant très tôt dans la guerre. Et les grands mouvements de manifestations, qu’on pourrait qualifier de masse, ne commenceront véritablement qu’avec l’entrée en lice des étudiants aux alentours de 1960.

Jean-Pierre Farkas : Quel était le rapport de force entre le FLN et le MNA avant le début de la guerre ? Autrement dit, quelle était déjà l’organisation politique des Algériens en Métropole ?

Linda Amiri : C’est une question très importante dans l’histoire du nationalisme puisque, paradoxalement, le nationalisme algérien est né à Paris en 1926 avec la création de l’Étoile Nord-Africaine. De 1926 jusqu’en 1937, l’immigration est porteuse de ce courant politique et elle en est même le leader puisque le siège social est à Paris. En 1937, le siège du Parti du Peuple Algérien qui remplace l’Étoile Nord-Africaine est transféré à Alger. Et, après la guerre, on a une action de militantisme politique très important, via la fédération France du PPA-MTLD, qui va jouer un rôle important dans la crise qui donnera naissance au FLN, puisque, lors de l’opposition entre les centralistes et les messalistes, la fédération France prend parti pour Messali Hadj. Ce qui fait que, quand éclate la guerre, l’immigration est vraiment du côté du MNA, un parti créé en 1954. Ensuite les premiers émissaires du FLN arrivent et entrent en activité lors de la deuxième moitié de 1955. Ils sont chargés de reprendre le contrôle de l’ancienne fédération France du PPA-MTLD. Mais les Algériens voient dans le FLN un parti usurpateur et ils estiment que seul Messali Hadj est légitime en 1954. Cette année-là, on a déjà une interdiction du PPA-MTLD et une immigration très politisée, très nationaliste qui va se ranger du côté du MNA, jusqu’en 1956, où là, on a vraiment le début de la guerre civile entre les militants du MNA et les militants du FLN. Mais jusqu’en 1962, le MNA reste très présent dans l’immigration.

Jean-Pierre Farkas : A-t-on chiffré cette guerre interne ?

Linda Amiri : Les chiffres dont on dispose concernent l’ensemble du territoire. Quatre mille personnes meurent lors de ces affrontements entre le MNA et le FLN.

Emmanuel Blanchard : Ce n’est pas pour corriger, mais juste pour dire que l’Histoire, ce n’est pas simplement saisir des chiffres préconstruits et que l’on n’aurait qu’à ramasser. Il faut continuer de les travailler et Linda Amiri a parfaitement raison, on a un chiffre – celui du Ministère de l’Intérieur en date de mars 1962 et repris par le journal Le Monde au moment des Accords d’Évian – qui estime à quatre mille le nombre d’Algériens tués lors de ces affrontements intra-algériens. Mais ces Algériens n’ont pas tous été tués au cours des affrontements MNA-FLN, tout simplement parce qu’il y a eu aussi des règlements de compte à l’intérieur de chacune de ces organisations, plus précisément au sein de la fédération France du FLN. Et surtout ce sont des chiffres qui sont imparfaits, notamment parce que la collecte n’a pas démarré de façon systématique dès le début de la guerre d’indépendance en Algérie, mais également parce que les affrontements ne vont pas cesser au mois de mars 1962 et ce que montrent un certain nombre de travaux – notamment ceux de Linda Amiri – et certains mémoires, c’est que ce chiffre de quatre mille doit être pris comme une base, un chiffre a minima et que la réalité a sans doute été encore plus sordide.

Jean-Pierre Farkas : Gilles Manceron, avez-vous étudié la Guerre d’Algérie chez Renault ou bien dans d’autres usines ? Avez-vous travaillé là-dessus ?

Gilles Manceron : Des collègues historiens ont travaillé sur l’immigration chez Renault. Mais il y a des témoignages, notamment celui de Monique Hervo, cette travailleuse sociale qui a été amenée à fréquenter très étroitement les Algériens du bidonville de Nanterre, qui a partagé leur vie et qui a été amené à participer à la manifestation du 17 octobre 1961. Il y a donc bien des travaux sur ces sujets-là et ils nous montrent le basculement de l’immigration du côté du FLN dans la région parisienne. Mais il y a des disparités selon les régions et l’on se rend compte que des régions comme celles du Gard et des Bouches-du-Rhône sont assez vite FLN, alors qu’une région comme celle de Rhône-Alpes bascule du côté du FLN avant même la région parisienne tandis que les messalistes conservent plus durablement des positions dans l’Est et dans le Nord.

Linda Amiri : C’est effectivement une répartition assez juste. J’ajouterais que même dans les régions pro-FLN, il subsiste des bastions messalistes. Pour en revenir au sujet des travaux, la recherche sur le front métropolitain de la guerre est plutôt récente. Certains vont arriver en soutenance ; c’est réellement un nouveau champ de recherche.

Jean-Pierre Farkas : Revenons à l’opinion publique à Paris, il semble bien que la gauche n’a pas toujours eu le même avis sur la Guerre d’Algérie. Y a-t-il un moment où un consensus se serait formé ? Je pense notamment aux communistes qui ont voté les pleins pouvoirs à Guy Mollet en 1956. Comment interpréter ça ?

Emmanuel Blanchard : Encore une fois, lorsque l’on parle du Parti Communiste Français, il faut distinguer le Parti et les organes centraux du Parti qui effectivement ne vont pas prendre parti pour l’indépendance de l’Algérie. Un certain nombre de militants vont porter à la fois dans les cellules syndicales, à l’intérieur des usines, ou dans les quartiers, selon les affinités qui avaient été nouées avant la guerre, des propositions et des actions pour l’indépendance. Mais ces actions vont rester très minoritaires, notamment parce qu’elles n’étaient pas relayées par les organes centraux, que ce soient ceux du PCF ou de la CGT. Et le moment du basculement, lorsque l’action va se mener davantage selon le répertoire d’actions classiques de ces grandes organisations, c’est autour de l’année 1960, avec l’entrée de l’UNEF notamment, qui va essayer d’amener avec elle les centrales syndicales à s’opposer à la Guerre d’Algérie (mais non pas à se prononcer pour l’indépendance de l’Algérie). Et le front qui va se constituer est un front classique, de type antifasciste. C’est la montée de l’OAS qui va conduire, d’une certaine façon, les syndicats et les partis politiques, à descendre le problème dans la rue, selon les modes d’action habituels qui sont ceux de la manifestation. De ce point de vue, il faut rappeler le rôle éminent de la manifestation dont nous avons parlé et qui est celle du 17 octobre 1961, puisque les Algériens ont aussi montré ce jour-là qu’investir la rue était primordial dans la période finale des négociations pour la fin de la Guerre d’Algérie, ce qui va inciter encore plus le mouvement ouvrier à manifester à son tour.

Jean-Pierre Farkas : Vous, les historiens, êtes-vous arrivés à une analyse plus précise de ce qui est arrivé le 17 octobre 1961, notamment en ce qui concerne la répression ?

Gilles Manceron : En ce qui concerne la répression, on sait maintenant beaucoup de choses. On a reconstitué le déroulement de cette manifestation, mais ce qui reste à éclaircir, c’est le contexte politique de l’époque et l’explication du déclenchement de la manifestation et de sa répression. Là-dessus il me semble qu’il y a vraiment du travail à faire. Je vous donne un exemple : dans les mémoires d’Abderrahmane Farès, il explique qu’il réside à Paris, où il est notaire de profession, et il fait partie de ceux qui ont rejoint le FLN, bien que n’ayant que peu de sympathie pour le mouvement. Vis-à-vis de la fédération France, c’est lui qui transmet, via ses réseaux professionnels, une grande partie de l’argent récupéré lors des collectes du FLN. Il raconte alors qu’en mai 1958, le général de Gaulle demande à le voir. Farès lui déclare : « À l’heure actuelle, il n’y a qu’une seule solution pour mettre fin à la Guerre d’Algérie, c’est une négociation loyale avec le FLN. » « Pourquoi le seul FLN ? », lui demande de Gaulle. « À cause, mon général, répond Farès, de toutes les erreurs commises envers notre peuple, tout notre peuple sans exception est derrière le FLN. » En 1961, il est donc celui qui contribue à cette transmission avec les gens du FLN et il raconte aussi comment en octobre 1961, il est de nouveau reçu par le général de Gaulle, qu’il voyait régulièrement. Il raconte qu’en rentrant chez lui : « À minuit on sonna à ma porte, je me demandais qui pouvait frapper ainsi. En ouvrant la porte, je vis sur le perron un commissaire de police […] ». Il est arrêté. Voyez, d’une part, il avait ses entrées à l’Élysée et, d’autre part, il est arrêté par des policiers français, ce qui prouve les fortes dissensions qu’il y avait au sein même du gouvernement français.

Jean-Pierre Farkas : Au passage, je voulais souligner deux ambigüités constantes dans la Guerre d’Algérie : premièrement, l’attitude du général, sa relation avec Farès, ses contacts secrets ; deuxièmement, qui était habilité à finir la guerre ? Le GPRA ? Le FLN ? Les différentes franges de l’organisation ? Ce sera peut-être l’un des enseignements de ce forum de nous avoir révélé, malgré notre bonne volonté, qu’un certain nombre de faits vont encore rester ambigus. Est-ce votre avis, Linda Amiri ?

Linda Amiri : Je voudrais simplement, avant de répondre à votre question, revenir sur un évènement de 1958 qui concerne l’opinion publique. Pour ce qui est de l’action du FLN en France, tout d’abord un évènement dont chacun d’entre vous a dû entendre parler : le départ des footballeurs algériens du championnat français pour aller créer l’équipe du FLN, et ensuite les attentats du 25 août 1958, où la guerre traverse la Méditerranée pour arriver en France, des attentats très ciblés contre des enjeux stratégiques. Pour répondre à votre question, le gouvernement, en cette fin de guerre, est travaillé par plusieurs courants politiques, Il existe des archives, celles de Michel Debré à Sciences-Po qui sont vraiment intéressantes, notamment en ce qui concerne l’action du FLN en Europe, en Suisse et en Belgique, entre autres. Dans ces archives, on constate que le ministre a convoqué à plusieurs reprises différents ambassadeurs, notamment celui de Suisse, et qu’il les convoque en exigeant de leur part deux choses : d’abord un total soutien à la politique française, et la levée du secret bancaire, chose que les ambassadeurs refusent.

Emmanuel Blanchard : On a parfois l’impression qu’il y a « le glaive Debré et le bouclier de Gaulle » pour reprendre une métaphore historique bien connue. Il est sûr qu’à l’intérieur du gouvernement, il n’y pas d’unanimité sur le sujet de la sortie de la Guerre d’Algérie. D’ailleurs, qui parmi nous pourrait citer un gouvernement unanime ces cinquante dernières années sur un sujet d’importance ? On se retrouve donc dans une situation classique de tension à l’intérieur d’un gouvernement avec à la fois des positions idéologiques qui peuvent varier et des stratégies personnelles différentes, mais je ne pense pas que l’on puisse considérer que de Gaulle ait été débordé d’une manière ou d’une autre. Il faut pour cela se rappeler les conditions d’arrivée au pouvoir du général de Gaulle. Tout à l’heure, emporté par mon élan, j’ai oublié de vous parler des grandes manifestations de 1958. Le putsch du 13 mai 1958 a généré la plus grande manifestation de l’époque de la guerre d’indépendance algérienne : celle du 20 mai 1958 qui, là, va rallier extrêmement large. Or, le général de Gaulle n’a jamais pu totalement se délier de ceux qui l’ont porté au pouvoir et, d’une certaine façon, il a toujours considéré que Michel Debré était sa caution de droite sur cette politique. Debré était quelqu’un qui lui permettait de donner des gages à sa droite et le général de Gaulle n’a donc jamais pu aller à l’encontre des actes qui ont pu être commis au nom de la politique sécuritaire menée par Michel Debré. La preuve en est que le préfet de police dont nous allons bien sûr parler, Maurice Papon, reste en fonction jusqu’en 1967. Or, le général de Gaulle, quand un fonctionnaire ne lui revenait pas, il savait très bien le faire sauter, si je puis me permettre. Or, il n’a pas agi ainsi avec Maurice Papon, tout simplement parce que la politique de ce dernier était l’une des armes de sa politique et ce n’est pas une chose qui contredisait la politique de négociation. Pour négocier, pour le général de Gaulle, qui reste un militaire, on ne négocie que lorsque l’on a gagné militairement.

Jean-Pierre Farkas : Gilles Manceron, au moment où Michel Debré lance le fameux appel pendant le putsch, la ville de Paris a-t-elle bougé ?

Gilles Manceron : Paris a quelque peu bougé. Des gens vont se rassembler au ministère pour demander à avoir des armes, mais il y a surtout une grève générale le lundi 24 avril qui génère une prise de conscience assez nette de l’opinion publique. Mais ce n’est pas cela qui fera principalement échouer le putsch. Pour revenir sur les propos d’Emmanuel Blanchard, je ne pense pas que le général de Gaulle ait voulu accepter la démission que Debré lui a présentée à plusieurs reprises, notamment en août 1961, quand de Gaulle décide de reprendre les négociations qui ont été interrompues.

Jean-Pierre Farkas : Il y a d’autres formes de terreur à Paris, notamment avec l’OAS et Charonne. À propos du 17 octobre, cela correspond à une grande colère de la police, mais y a-t-il une décision politique à l’origine de cette répression ?

Gilles Manceron : Il y a quand même, le 5 octobre, un conseil interministériel convoqué par le premier ministre, Michel Debré. Ce n’est pas un conseil des ministres présidé par de Gaulle, mais bien un conseil interministériel auquel participent un certain nombre de responsables, notamment Roger Frey, ministre de l’Intérieur, dont Debré avait obtenu la nomination en 1961 lors des négociations d’Évian et puis Maurice Papon ainsi que d’autres responsables. C’est à la suite de ce conseil que le couvre-feu est décidé dans le département de la Seine et donc instauré par le préfet de police de la Seine, Maurice Papon. Il me semble qu’il y a là un certain nombre de points d’histoire qu’il convient de travailler de manière très précise.

Jean-Pierre Farkas : Abordons maintenant l’OAS et les attentats.

Emmanuel Blanchard : L’OAS à Paris, c’est avant tout une configuration intellectuelle et politique de soutien à l’OAS. C’est à dire qu’on a eu un comité de Vincennes qui a existé bien avant l’OAS et dans lequel on pouvait retrouver Jacques Soustelle, un ancien commissaire parisien, le commissaire Dide, des élus du conseil municipal de Paris. Il y a donc cette présence d’une politique de droite très en phase avec les activités de l’Algérie française. Il y a également une production intellectuelle. Une thèse sur l’édition pendant la Guerre d’Algérie montre bien que les livres les plus nombreux à être écrits et à être lus sont ceux en faveur de l’Algérie française et ce quasiment jusqu’à la fin de la Guerre d’Algérie, avec des maisons d’édition à Paris qui sont spécialisées dans ce type de littérature. Ensuite, l’OAS à Paris, ça a aussi été un certain nombre d’attentats, spectaculaires, mais des attentats avant tout dirigés contre des figures emblématiques. Il ne s’agit pas de faire une terreur de masse à Paris. L’OAS avait d’une certaine façon la volonté de ne pas se couper de ce que l’on appelle parfois l’opinion publique. Il s’agissait de cibler Sartre, Malraux et d’autres qui pouvaient être identifiés comme des ennemis de l’OAS et les défenseurs de la cause algérienne. Et c’est ainsi que, par exemple, pour la manifestation de Charonne, comme cela est écrit dans le livre d’Alain et Désirée Frappier, ce qui a généré cette grande manifestation, c’est un attentat qui ciblait André Malraux et comme vous le savez, la bombe placée sous la fenêtre d’André Malraux a blessé une jeune Parisienne, Delphine Renard. Et en se trompant de cible d’une certaine façon, l’OAS a généré un immense mouvement de sympathie d’abord envers la victime, ensuite plus généralement pour l’indépendance de l’Algérie. Et contre l’OAS.

Jean-Pierre Farkas : Alain et Désirée Frappier, vous êtes les auteurs d’une bande dessinée intitulée Dans l’ombre de Charonne, qui en est, je crois, à sa quatrième réimpression. Comment avez-vous été amenés à aborder cet épisode de la Guerre d’Algérie ?

Désirée Frappier : D’abord, je voudrais dire que la principale raison pour laquelle nous l’avons fait sous cette forme de bande dessinée, c’est que nous avions envie de faire une bande dessinée tous les deux. Pourquoi ce sujet ? Nous avions une maison d’édition qui cherchait des sujets où la petite histoire rejoignait la grande. Et c’est à ce moment-là que j’ai lu le témoignage de cette personne qui s’était retrouvée prisonnière de la bouche du métro à la station Charonne le soir du 8 février 1962. On s’est alors dit que c’était un bon sujet à traiter, surtout dans le cadre du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. On s’est vite aperçus que cette histoire était très peu connue : quand on parlait aux gens, ils confondaient beaucoup le 17 octobre 1961 et Charonne. Par ailleurs, notre histoire est basée sur le témoignage de Maryse Tripier, mais on s’est très vite aperçus que sa mémoire lui faisait parfois défaut. Elle était communiste à l’époque et avait été très influencée par les mémoires du Parti Communiste vis-à-vis de cet évènement. Elle pensait par exemple que les grilles du métro Charonne étaient fermées. Pourtant, elle y était et elle s’est retrouvée avec quatorze couches d’humains au-dessus d’elle. Mais la chance qu’on a eue, c’est qu’elle nous a présenté ses amis du lycée de Sèvres et qu’on a pu ainsi retrouver ces personnes qui ont témoigné et nourri nos recherches. On s’est alors aperçus qu’il fallait, à partir du moment où nous abordions un évènement si marquant, travailler avec l’Histoire et ne pas faire n’importe quoi. C’est une chose que l’on a gardée à l’esprit tout le temps.

Jean-Pierre Farkas : Dans quel but avez-vous réalisé cet album ?

Désirée Frappier : Ce que l’on a essayé de montrer à travers cette histoire, c’est comment la jeunesse française a vécu la Guerre d’Algérie, avec la censure, les livres qui circulaient, les attentats, etc. On s’est donc beaucoup aidés du travail des historiens. Ce qui est très intéressant avec la bande dessinée, c’est d’utiliser le récit graphique, une forme de narration qui existe depuis une vingtaine d’années et qui permet d’insérer des documents, comme des cartes, des organigrammes au sein même de la bande dessinée. On a pu aussi avoir l’impression de faire un film d’époque en travaillant beaucoup sur les détails des costumes, sur ces années 1960 qui représentent le début de la société de consommation. C’était le temps des flippers, des boums, de l’indépendance vis-à-vis des parents… Parmi les gens qui achètent notre bande dessinée, on trouve des personnes âgées qui nous disent qu’elles n’auraient jamais osé s’imaginer acheter, lire et aimer une bande dessinée. Maintenant, on va beaucoup vers les jeunes et les jeunes viennent vers nous, à mon avis surtout parce qu’il n’y a pas dans la bande dessinée ce côté élitiste qu’il peut y avoir dans les livres en France. On a maintenant la chance grâce à ce livre d’être beaucoup appelés par les professeurs d’histoire-géographie. Cela plaît aux jeunes de travailler sur une bande dessinée, le côté ludique leur permet de rentrer facilement dans cette histoire très complexe de la Guerre d’Algérie. Nous en sommes à la quatrième réimpression et une maison d’édition algérienne a même acheté les droits : c’est le plus beau cadeau que l’on pouvait nous faire.

Jean-Pierre Farkas : On va arriver à un autre aspect de la Guerre d’Algérie : comment les Pieds-Noirs sont arrivés à Paris ? Qui a travaillé là-dessus ? Emmanuel Blanchard ?

Emmanuel Blanchard : Trois choses : sur les Pieds-Noirs eux-mêmes, sur l’accueil qu’ils ont reçu en France et sur les zones où ils ont réussi à s’installer. Il y a par exemple à Orly un premier centre d’accueil d’urgence pour contribuer à l’accueil et à la prise en charge des personnes en provenance d’Algérie. Vous imaginez bien que les conditions d’accueil de ces dizaines de milliers de personnes qui arrivent alors que rien n’a été préparé en amont sont bien sûr difficiles. Mais il y a des centres d’accueil qui sont ouverts, pour les militaires à Vincennes, pour les civils, par exemple en plusieurs endroits du 13e arrondissement. Mais aussi, l’été venu, beaucoup d’internats et de lycées vont être utilisés pour permettre de loger au moins provisoirement ceux qui allaient devenir les Pieds-Noirs.

Jean-Pierre Farkas : Gilles Manceron, que voulez-vous ajouter ?

Gilles Manceron : Ça sera de l’ordre du souvenir personnel : un lycéen de l’époque, qui était engagé comme beaucoup de ses camarades et qui parfois avait du mal à distribuer des tracts pour la paix en Algérie devant le lycée Pasteur de Neuilly, alors dominé par des groupes de lycéens « Algérie française » ; un lycéen qui a vu arriver dans les classes des jeunes venus d’Algérie, et là notre position était : on oublie tout, ils viennent en surprise-party avec nous et on ne parle pas de politique.

Jean-Pierre Farkas : Je pense que nous n’avons pas tout dit. Nous avons essayé d’aborder les principaux aspects de la Guerre d’Algérie à Paris. Nous allons passer aux questions du public.

Public : J’aimerais connaître le nombre de tués, de blessés et de disparus lors de la manifestation du 17 octobre 1961.

Gilles Manceron : Le nombre de mort est difficile à établir. Il existe une fourchette entre cent cinquante et deux cents tués et disparus. Un chiffre à doubler si l’on prend en compte la période allant d’août à novembre 1961.

Jean-Pierre Farkas : Des archives existent-elles ?

Gilles Manceron : Il faut savoir que le bilan officiel qui a été donné le lendemain était de deux morts algériens et un Français. Un bilan qu’on retrouve d’ailleurs dans le livre de Maurice Papon paru dans les années 1980.

Emmanuel Blanchard : Ces morts d’octobre 1961 doivent être replacés dans le contexte plus général de la guerre d’indépendance algérienne en Métropole où il n’y a pas eu de morts seulement ce jour du 17 octobre 1961, où il n’y a pas eu de morts uniquement du fait de la police parisienne qui a elle aussi compté ses morts (une cinquantaine). Donc si on veut que les mémoires soient apaisées, il faut que la même grandeur soit donnée à chacun des morts, non pas d’un point de vue moral, mais du point de vue d’une Histoire qui rende compte de la pluralité des engagements et des actions de l’époque.

Public : Pourriez-vous nous parler des harkis de Paris ?

Emmanuel Blanchard : Pour information, ceux que l’on appelle de façon impropre les harkis ne se sont pas tous installés dans le Sud de la France, n’ont pas tous été enfermés dans des camps ou des villages forestiers. Un certain nombre d’entre eux, qu’ils soient militaires ou anciens fonctionnaires de l’administration française, sont pris en charge en région parisienne par les unités de police qui surveillaient et encadraient les Algériens pendant la Guerre d’Algérie, et qui vont faire en sorte que ces anciens auxiliaires de l’administration ou de l’armée française puissent trouver un logement, un emploi. C’est une histoire qui est très mal connue, mais que Yann Scioldo-Zürcher a très bien analysé dans son livre Devenir Métropolitain. Les harkis de Paris constituaient une force auxiliaire créée par le préfet de Police, Maurice Papon, à la fin de 1959, force rattachée plus ou moins au premier Ministre. C’était une unité militaro-policière qui recrutait parmi les Algériens d’Algérie et aussi quelques Algériens de métropole – très minoritaires pour essayer d’acclimater en région parisienne un certain nombre de méthodes qui tiennent à la fois du renseignement et de l’action sociale pour combattre le FLN en région parisienne.

Gilles Manceron : Il faut bien prendre en compte la spécificité de cette force de police auxiliaire que l’on a baptisée de manière usuelle et courante « harkis de Paris », mais qu’il me semble nécessaire de différencier du phénomène des supplétifs qui se développe pendant la Guerre d’Algérie. Cette force était encasernée et commandée par des militaires. C’était vraiment un cas particulier.

Public : Quel a été l’impact du mouvement ouvrier français face aux luttes internes entre les partisans du FLN et ceux du MNA ?

Emmanuel Blanchard : D’abord il y a les éléments de vécu des jeunes Parisiens et Parisiennes de l’époque. Beaucoup d’entre eux, je pense à ceux qui vivaient dans les quartiers populaires comme le 19e, le 20e ou encore le 15e arrondissement, ont pris conscience à la fois de la présence algérienne en région parisienne et de l’existence d’un conflit pour l’indépendance algérienne autour de ce qu’on appelait à l’époque les « mitraillages de cafés » qui ont beaucoup marqué les mémoires parce que, à cette époque, Paris était en paix. La ville n’était pas considérée comme un front de la guerre d’indépendance. Et vous avez, en 1957 et 1958, des centaines de mitraillages et donc des centaines de victimes qui ont été criminalisées et qui ont contribué à augmenter la distance entre la population ouvrière – politisée ou non – et l’immigration algérienne. Du point de vue des syndicats, il est sûr que l’assassinat systématique des leaders de l’USTA (Union Syndicale des Travailleurs Algériens), proche du MNA, a contribué au fait que le monde syndicaliste ne se retrouve absolument pas dans les rapprochements qui s’effectuaient surtout à la base entre la CGT et le FLN. Donc les personnes les plus informées étaient au courant de ces dissensions et ne savaient comme se positionner. Elles ont donc adopté une attitude de retrait en raison de la violence des affrontements internes et parce qu’ils avaient des connaissances des deux côtés de cette ligne de front intra-algérien.

Public : Ne pensez-vous pas qu’en symbolisant ce type de manifestation – je veux parler de celle du 7 octobre 1961 – vous allez au-delà de l’apaisement que nous souhaitons tous ?

Gilles Manceron : Non, je pense que c’est un évènement très important. Les historiens britanniques Jim House et Neil Mac Master ont publié à la Oxford University Press la plus sérieuse étude sur cet évènement et ils y écrivent que cette manifestation fut la plus importante du point de vue du nombre de victimes et que les manifestants subirent la plus violente répression d’une manifestation désarmée de toute l’histoire contemporaine en Europe occidentale. C’est donc un évènement considérable. Je vous rappelle que pendant cinquante ans le bilan officiel a été de deux morts algériens et un Français, jusqu’à ce que ce communiqué officiel de la présidence de la République le 17 octobre 2012 reconnaisse l’ampleur de la répression. Il y a donc eu déni pendant des décennies entières de la part de l’État français. Cela méritait donc qu’on se penche sur cet évènement et qu’il ne soit pas oublié.

Table ronde : « L’après-guerre : les pieds-noirs, les harkis »
Intervenants Fatima Besnaci, Pierre Daum, Jean-Jacques Jordi et Daniel Saint-Hamont
Débat animé par Emmanuel Laurentin

Jean-Pierre Farkas : Pour nous qui avons fait la guerre, ou pour ceux qui vous l’ont racontée, la rencontre avec un historien est quelque chose de décisif. Ça nous donne, dans nos associations, la conviction qu’il faut continuer dans cette direction-là. On ne changera pas la vérité, les symboles, mais à chaque fois que l’on mettra des historiens près de nous, on arrivera au moins à une analyse. C’est la leçon de ce forum. Nous aborderons dans cette dernière table ronde deux sujets passionnels : les rapatriés et les harkis. Le débat sera animé par Emmanuel Laurentin, qui présente l’émission La Fabrique de l’histoire, sur France Culture.

Emmanuel Laurentin : Aucun des sujets abordés au cours de ce forum n’est un sujet simple, mais celui que nous allons aborder maintenant est sûrement l’un des plus complexes, et sujet à des malentendus. Pour beaucoup de Français, la guerre est finie et on ne veut plus en parler, pour de nombreux autres, de retour en métropole, on ne veut pas en parler pour ne pas voir ressurgir de terribles souvenirs, et pour bien d’autres encore, ceux que l’on a appelés les Pieds-noirs et les harkis, cette guerre continue d’une autre façon, souvent, dans la mémoire. On va en discuter avec nos quatre invités, grands spécialistes de la question. Jean-Jacques Jordi, pour commencer, j’ai dit que c’était l’un des sujets les plus délicats de la Guerre d’Algérie, mais ce n’est pas de la guerre dont on parle, ce sont les suites de la guerre. Oui, elle est théoriquement terminée, mais elle continue dans les têtes, elle continue dans la présentation, dans la façon dont on envisage le monde et c’est une autre façon de parler de cette guerre que de parler de ce qui se passe après 1962.

Jean-Jacques Jordi : En mai 1962, cette fin de guerre n’est pas une fin de guerre pour tout le monde. Il y a d’abord des appelés qui continuent d’être pris à parti par le FLN mais aussi des Européens qui sont victimes d’exactions et bien évidemment les Harkis qui vont être massacrés. C’est une fin de guerre dans la précipitation et qui va donner naissance en France à des enfants, je dirais, légitimes, les Pieds-Noirs, enfants du couple France-Algérie, qui vont être rejetés par l’Algérie ou pas très bien accueillis par la mère-patrie, en tout cas en 1962, tous ceux qui sont passés par Marseille le disent clairement.

Emmanuel Laurentin : Vous avez enregistré beaucoup de témoignages ?

Jean-Jacques Jordi : J’en suis à 1 200 témoignages. Le choix du terme est pluriel : on a le mot exilé parfois, rapatrié. En tous les cas, nous avons un mot officiel de décembre 1961: les rapatriés, qui sont ces Pieds-Noirs. Il est délicat d’en parler, de même que des appelés, qui n’ont pas tous vécu la même Guerre d’Algérie. Si on est appelé entre 1954 et 1957, ou entre 1960 et 1962, on ne voit pas les choses de la même manière. Et puis il faut ajouter un quatrième enfant, avec les harkis, les pieds-noirs, les appelés, c’est l’immigré algérien, parce que les Accords d’Evian font que des dizaines de milliers d’entre eux viennent travailler en France. Ces quatre groupes vont vivre difficilement les dix premières années de leur installation ou de leur retour en France.

Emmanuel Laurentin : Daniel Saint-Hamont, vous vous êtes intéressé particulièrement dans vos écrits à l’un de ces quatre groupes, les Pieds-Noirs. Pour vous, que se passe-t-il en 1962 ? Comment est racontée cette histoire ? À l’intérieur des familles qui l’ont vécue ? Comment se porte cette mémoire, la perpétuation de la mémoire de la guerre par d’autres moyens, d’une certaine façon ?

Daniel Saint-Hamont : Lorsque l’on imagine aujourd’hui un million de personnes qui quittent leur terre natale en l’espace de, disons, six mois, maximum, on aurait fait venir tous les médias, le monde entier parlerait de cette affaire-là. Un million de personnes sur une population qui en compte à l’époque quarante millions, vous avez quelques articles dans certains journaux, quelques photos et puis ensuite tout est recouvert, immédiatement. Je m’y suis toujours intéressé – j’avais dix-sept ans à l’époque, je n’ai pas vécu directement de traumatisme, c’est une force –, je l’ai vécu du côté de la métropole. J’ai vu revenir ces gens, en particulier des personnes de ma famille, et j’ai vu des gens qui étaient réellement détruits, mais qui ne le montraient pas obligatoirement. Vous les croisiez dans la rue, ils ne vous disaient rien. Mais quand on imagine ce que c’est, à l’âge de quarante, cinquante, voire soixante ans, de quitter sa terre et sa maison, de quitter tout ce que l’on a bâti pendant toute une vie, et de se retrouver dans un pays qui est une terre totalement étrangère. La France, pour la plupart, ceux qui se sont battus glorieusement pour la France, on oublie toujours de le dire, c’était une destination de vacances pour les plus fortunés. On allait dans les Pyrénées, les villes d’eaux… Sinon on restait à Alger, à Oran. Ça n’était pas une vie de gens riches. Ces gens se sont retrouvés littéralement cassés. J’ai toujours été très surpris, comme ancien journaliste, qu’il n’y ait jamais eu la moindre étude publiée sur précisément le nombre de dépressions qu’il y a eu, le nombre de suicides qu’il y a eu dans cette communauté.

Emmanuel Laurentin : Mais comment expliquez-vous justement ce silence ?

Daniel Saint-Hamont : Il y avait une politique à l’époque qui entrait terriblement en désaccord avec les objectifs du général de Gaulle. Il ne voulait pas être embarrassé, après avoir signé les Accords d’Évian. Il voulait désormais ignorer. Cela se comprend très bien à un niveau diplomatique ; en même temps, cela a créé une blessure psychologique qui dure aujourd’hui, qui perdure toujours. Vous pouvez rencontrer des gens qui ont quatre-vingts ans, qui ressentent cette blessure comme si elle leur était arrivée hier. Ils peuvent vous raconter leur départ en avion, raconter leur arrivée en bateau, accueillis comme des chiens, par la population métropolitaine, la population marseillaise en particulier.

Emmanuel Laurentin : Certains des historiens qui travaillent sur ce sujet reconnaissent que ce traumatisme est réel, mais qu’il est aussi retravaillé par la mémoire, que les structures d’accueil n’ont pas toujours été défaillantes. Comment se sont construits cette mémoire, ce traumatisme ?

Daniel Saint-Hamont : La mémoire reste extrêmement vive. Elle n’est ni trahie, ni embellie, ni enlaidie. Il y a eu des structures, religieuses en particulier, la Croix-Rouge par exemple, mais pour l’essentiel, les gens ont été livrés à eux-mêmes, entassés à sept, huit, dix ou quinze, dans des appartements de cinquante mètres carrés et il fallait se démerder, pour parler vulgairement, il fallait faire face.

Emmanuel Laurentin : Jean-Jacques Jordi, qu’en pensez-vous ?

Jean-Jacques Jordi : Sur ce point, c’est très simple, il faut rapatrier cent mille personnes par an pendant quatre ans. Le gouvernement dit : « Sur ces cent mille, il y en a peut-être vingt mille qui vont nécessiter une aide », donc il prévoit des centres d’accueil pour vingt mille personnes. Or, en avril 1962, il y en a déjà plus de quatre-vingts, en mai, cent vingt, et en juin, trois cent cinquante-deux mille personnes. Donc, rapidement, tous les services d’accueil sont débordés. Ils sont engorgés, il faut parer au plus vite. Et quand on pare au plus vite, c’est un peu du n’importe quoi, on met les gens dans des trains, on leur dit : « Vous allez ici, vous allez là », ils ne savent même pas où ils vont. Les gens sont ballotés par ce vent de l’Histoire, qu’ils n’ont pas non plus compris, emportés par ce tourbillon, alors qu’ils étaient installés en Algérie. Cette arrivée, le leitmotiv du retour, restent dans les mémoires. Vous avez des organismes associatifs, privés ou religieux qui ont parfois apporté beaucoup plus d’aide et de secours que le gouvernement ou les institutions officielles. À Marseille, par exemple, cela a été assez catastrophique, mais les institutions religieuses et les associations caritatives ont offert une fois et demie de plus de nuitées, par exemple, et de nourriture, et de réconfort à cette population, que le gouvernement. Certaines personnes sont à dix, huit, quinze, vingt, dans des appartements, parfois jusqu’en 1964-1965. Il faut attendre novembre 1965-1966 pour que les problèmes de logements et d’emploi soient à peu près réglés. Pendant trois ans, certaines personnes vont errer, vivre le surpeuplement dans leurs appartements, avec le sentiment d’être responsables de tout ce qui s’est passé en Algérie, c’est le sentiment des Pieds-Noirs. Ça dédouane tout le monde.

Emmanuel Laurentin : Fatima Besnaci, il faut parler du cas particulier des harkis. Vous avez commencé à vous intéresser à la question par le biais de la mémoire. Comment fait-on d’une part pour traiter cette question et d’autre part pour décrire ce qui s’est passé réellement ?

Fatima Besnaci : Je voudrais réagir à ce qu’ont dit Messieurs Saint-Hamont et Jordi, notamment par rapport aux problèmes médicaux et psychiatriques. Les premiers mémoires de recherche sur les harkis, c’était ce genre de travaux, dans des dictionnaires psychiatriques. En ce qui concerne les logements, l’État français aurait dû réserver le même traitement aux harkis que celui réservé aux Pieds-Noirs – tant mieux pour ces derniers, bien sûr. Il y a eu un problème d’équité. Lorsque les Pieds-Noirs étaient mal accueillis, les harkis, on n’en voulait pas, ça c’est encore autre chose.

Emmanuel Laurentin : Qu’a-t-on comme « signaux » de ce refus d’accepter les harkis ? Comment cela se traduit-il dans la réalité ?

Fatima Besnaci : Il y a eu un « plan de rapatriement » pour cinq mille personnes alors que, dans les faits, il y en a eu dix mille qui ont été rapatriés officiellement. Les autres rapatriés, c’est la débrouille, le système D. Ils n’ont pas été accueillis dans des appartements. Une autre marque d’un manque d’équité, c’est qu’on a leur a retiré, comme à tous les Algériens, la nationalité française. Le 21 juillet 1962, brutalement, du jour au lendemain, ils n’étaient plus français. Vous allez me dire que les Algériens ne voulaient plus être français, ils se sont battus pour ça. Pour l’ensemble des Algériens, il est clair qu’avoir la nationalité algérienne était une conquête. Mais ces Algériens-là, qu’on avait compromis pendant cette guerre, ils se sont retrouvés piégés par l’Histoire.

Emmanuel Laurentin : S’ils n’étaient pas français, ils n’étaient pas algériens non plus…

Fatima Besnaci : Ils étaient algériens : automatiquement, ils acquéraient la nationalité algérienne, qu’ils l’aient voulue ou pas. C’est un piège de l’Histoire qui s’est refermé sur eux. En France, il n’y a donc pas eu les appartements, il y a eu les camps. Toutes sortes de travaux ont été réalisées sur la question.

Emmanuel Laurentin : Il y a eu des camps de différents types, notamment des camps de forestage.

Fatima Besnaci : Le forestage, c’était après. Au départ, il y a d’abord eu des camps qui étaient d’anciens camps militaires, des camps d’enfermement où l’on avait mis les Algériens pendant la Guerre, on les avait assignés à résidence, aussi dans le Larzac. C’est une blessure de cette guerre, pendant la guerre pour les Algériens et ensuite pour les harkis. Pour en revenir aux chiffres et aux dates évoquées par Monsieur Jordi, en novembre 1964, le ministre des rapatriés, François Missoffe, avait écrit à tous les préfets de France, une circulaire disant que les logements réquisitionnés et les logements qui se construisaient étaient en priorité pour les Pieds-Noirs, parce qu’à l’époque, les harkis n’étaient pas considérés comme des rapatriés. Disons que les harkis étaient déjà logés, sauf qu’ils étaient dans des camps, et les hameaux de forestage, c’étaient des camps qui étaient loin de la ville, au milieu d’une forêt, avec à la tête du camp, souvent un ancien militaire, donc ce n’était pas la vraie vie. Cela restait un lieu de relégation. J’ai vécu dans un camp avec mes parents, et c’est vrai que le terme « hameau de forestage » existe seulement dans les livres d’histoire, on ne l’utilisait pas, en arabe également, l’endroit était appelé le camp. On était tellement mis à l’écart que les gens ne nous voyaient pas. Je vais vous donner un exemple : le week-end, lorsque les voisins avaient quelque chose à jeter, ils venaient le jeter au pied du camp. On était près d’un dépotoir et de l’autre côté, il y avait des égouts. Les enfants pouvaient attraper des maladies de peau par exemple, en jouant à côté. On oublie souvent que les harkis, c’étaient aussi des sous-citoyens en Algérie, on peut croire qu’ils avaient quelque chose à perdre là-bas, en soutenant l’Algérie française ou en étant du côté des Français pendant la guerre. Mais, en plus de ne pas avoir été instruits à l’école, la situation des harkis en France ressemblait beaucoup à leur situation en Algérie. Ils n’ont pas tellement changé de vie, c’étaient des paysans extrêmement pauvres mis à l’écart ; en France, ils ont eu à peu près le même destin.

Emmanuel Laurentin : Pierre Daum, l’autre figure d’après la Guerre d’Algérie, c’est ceux qui restent en Algérie, ceux qui n’ont choisi ni la valise ni le cercueil, pour paraphraser le titre de votre ouvrage, pour construire la nouvelle Algérie, indépendante.

Pierre Daum : Une précision : je ne suis pas historien, je suis journaliste, mais j’ose espérer qu’en tant que journaliste, notre travail sur l’histoire est également considéré. Je suis né après 1962, comme la quasi majorité des gens dans cette salle (rires dans la salle). Contrairement aux intervenants précédents, je n’ai dans ma famille aucun lien avec l’Algérie. Je ne suis pas enfant de Pied-Noir, je ne suis pas enfant d’Algérien. Mon père a été appelé sous le drapeau en 1963, il est allé à Baden-Baden. Ces petites précisions posées, il y a à peine cinq ans, j’étais, il me semble, comme une très très très grande majorité de Français, persuadé que tous les Pieds-Noirs étaient partis en 1962, ils étaient un million, comme l’a dit Monsieur Saint-Hamont, et je le dis avec beaucoup d’affection, même si l’on pourrait croire que je vais dédire ses propos – j’ai d’ailleurs été très touché par le film qu’a tiré Alexandre Arcady de son roman, Le Coup de Sirocco, sorti en 1979, je l’ai vu une dizaine de fois, toujours avec énormément de plaisir. Ce film a marqué mon imaginaire mais il l’a marqué de façon erronée, puisque j’étais persuadé qu’un million de Pieds-Noirs était parti en 1962, qu’ils étaient même partis en une période assez réduite, quelques semaines, quelques mois, six mois, comme a dit Monsieur Saint-Hamont.

Emmanuel Laurentin : Quelle est la nature de votre travail ?

Pierre Daum : Lors de mon enquête, j’ai découvert quelque chose dont j’étais le premier surpris, qui est la base de mon livre, à savoir qu’en janvier 1963, il y avait encore deux cent mille Pieds-Noirs en Algérie. Quand je dis Pieds-Noirs, il s’agit à la fois d’Européens et de Juifs, avec une proportion de 15% de ces derniers, dans la même proportion qu’avant la fin de la colonisation. Deux cent mille Pieds-Noirs, ça veut dire, premièrement, que l’exode massif a eu lieu, loin de moi l’idée de le contester – j’ai fouillé, je suis tombé sur les excellents travaux de Monsieur Jordi, dans lesquels il donne les chiffres année par année et mois par mois, durant 1962, du départ des Pieds-Noirs d’Algérie, chiffre qui inclut aussi les retours. Il y a effectivement aussi eu des retours. Je suis tombé sur Cinq colonnes à la Une, en septembre 1962, l’équipe de journalistes avait été sur un bateau, La Ville-d’Alger, peut-être, sauf que ce bateau ne faisait pas Alger-Marseille mais Marseille-Oran, et il était rempli de Pieds-Noirs qui revenaient. Donc, en janvier 1963, c’est un moment en Algérie, confirmé par tous les témoignages, où le sentiment de sécurité était redevenu total pour ceux qui avaient une « tête de Français ». Finalement, la violence post-coloniale, du type des ressentiments, des douleurs accumulées par les Algériens pendant la guerre, pendant les cent trente-deux années d’influence française a pris une autre forme. Certains Algériens, après l’indépendance, ont voulu extirper leur haine, leurs blessures, dans le sang, leurs victimes n’ont pas été les Pieds-Noirs, représentant à leurs corps défendant l’ancien pouvoir colonial comme tous les observateurs de l’époque s’en inquiétaient, hormis l’épisode du 5 juillet 1962 à Oran, qui est un épisode extrêmement particulier, très important, mais leurs victimes ont été les harkis et leurs familles (je renvoie aux travaux de Fatima Besnaci et de Gilles Manceron), qui sont leurs « frères en colonisation ».

Jean-Jacques Jordi : Il ne faut pas confondre deux choses quand on fait de l’histoire : c’est le discours et la validité des faits. Quand j’entends dire qu’après le 5 juillet 1962, il n’y a pas eu d’exactions, au centre d’archives contemporaines il y a des listes qui sont données au Ministère, il y a des listes de personnes qui déposent plainte, les Pieds-Noirs – il y a à peu près douze mille plaintes qui n’ont pas abouti puisqu’elle n’ont même pas été instruites, après juillet. Il y a eu des exactions commises auprès d’Européens : vols de voiture, occupation d’appartements, etc. Je vous signale que pas un seul Pied-Noir n’a pu rentrer dans son appartement. Par rapport aux chiffres, quand je disais qu’il y avait bien plus d’un million, mais qu’il y en avait sept cent vingt mille qui s’étaient installés, il y a une deuxième source d’archives : chaque rapatrié, quand il met le pied en métropole, doit remplir un dossier. Quand on étudie ces dossiers, on voit que ceux qui repartent, c’est le père de famille qui repart, pas les familles. Pour régler des affaires, pour voir si ça se calme. J’en ai vu qui m’ont dit avoir essayé jusqu’en février 1964 de rester. Au consulat, le père de famille inscrit toute la famille au cas où, mais cela ne correspond pas à la vérité. « Ma femme, mes enfants sont là », on demande des aides, mais en fait la famille est installée en France, avec le père de famille resté en Algérie ; comme si la famille en entier était à la fois en deux endroits, en France et en Algérie, ce n’est pas possible. Deuxième point, un rapport des renseignements généraux, fin 1961, disait qu’environ soixante dix mille français d’Algérie, peu ou prou pour l’Indépendance, étaient encore en Algérie et que ceux-là allaient rester. C’est donc logique que ce nombre-là reste.

Emmanuel Laurentin : Donc c’est deux cent mille contre soixante-dix mille.

Jean-Jacques Jordi : En janvier 1963, il en reste un peu moins de cent mille, pas deux cent mille. En février 1963, au Conseil des ministres, de Gaulle dit que l’Algérie s’est rendu compte qu’elle ne pouvait pas faire sans les Pieds-Noirs, donc c’est bien qu’ils y retournent. Entretemps, en janvier 1963, il y a déjà plusieurs dizaines de milliers, vingt-cinq mille, trente mille, qui sont des Pieds-rouges et qui sont venus s’installer en Algérie. Les Pieds-rouges ce sont des métropolitains qui sont allés en Algérie pour aider à la révolution, pour faire de l’Algérie le phare de l’Afrique.

Emmanuel Laurentin : Daniel Saint-Hamont puis Fatima Besnaci, vous vouliez intervenir.

Daniel Saint-Hamont : On est obligés de partir de l’histoire personnelle. J’ai vu pas mal de gens qui revenaient en Algérie, après juillet-août 1962, ils venaient uniquement pour essayer de voir ce qu’allait devenir leur appartement, qu’ils avaient laissé derrière eux fermé à clef, qu’ils retrouvaient soit vacant soit bien souvent occupé par d’autres gens ou ils essayaient de relancer leur commerce. J’avais un oncle qui était marchand de chaussures et qui est retourné dans sa ville d’origine, à Mascara, c’est ce que j’ai d’ailleurs raconté dans Le Coup de Sirocco, il a essayé de revendre son petit magasin et il s’est vu offrir une somme dérisoire, mais c’était tout ce qu’il pouvait en tirer en de pareilles circonstances, il valait mieux ça que rien. Il a accepté et il est rentré définitivement. Je pense que ça fait partie de ces cinquante, soixante mille personnes qui ont fait le déplacement, pas plus, pour revenir aussitôt.

Fatima Besnaci : La transition va être un peu difficile. Après les Pieds-Noirs, parlons donc des harkis, et des violences qu’il y a eu ou pas après juillet 1962. On parle beaucoup de ceux qui ont été tués, et il y en a eu beaucoup, on parle de ceux qui sont restés en Algérie, protégés par les leurs, on parle de ceux qui sont partis, mais on oublie que beaucoup ont aussi été emprisonnés. On parle de trente à quarante mille personnes. Ils ont d’abord été arrêtés, mis dans des camps militaires, sous la responsabilité de Boumediene, et ensuite à la fin de l’année 1962, ils ont été déplacés, pour ceux qui ont survécu à la torture, dans des prisons. On les a déplacés au mois de novembre, parce que la Croix-Rouge internationale à Genève commençait à s’occuper de ces hommes, à envoyer des informations aux autorités française en disant « Attention, vous êtes responsable de ces hommes qui ont été emprisonnés, entre les mains de ces militaires, de ces familles qui ont été massacrées. Que faites-vous ? » Il y a eu une pression à la fois sur les autorités algériennes et françaises. Ben Bella, qui était président de la République, recevait régulièrement du courrier de Genève, disant « Attention, vous avez signé des accords, nous étions à vos côtés pendant les sept ans de guerre pour vous protéger, pour venir vous visiter dans les prisons, ne refaites pas ce que l’on vous a fait, etc. » À force d’insister, Pierre Mendès France –c’est grâce à lui que la Croix-Rouge est allée en Algérie en 1955 –, non, je me trompe, ce n’est pas un hasard, c’est Jean De Broglie, qui permet, en février 1963, au CICR, d’aller en Algérie. Le 21 février 1963, Ben Bella et le CICR ont signé un accord qui permettait aux délégués d’aller visiter ces harkis, qui étaient dans les camps et dans les prisons. Genève a mis une équipe d’une vingtaine de personnes, ils ont sillonné toute l’Algérie, et en trois mois, ils ont pu visiter deux mille cinq cent prisonniers – il y en avait bien sûr beaucoup plus, mais les autorités pénitentiaires les déplaçaient quand les délégués annonçaient leur venue. Ils n’ont pu en voir que deux mille cinq cent et ils ne sont jamais entrés dans les camps militaires. C’est pourtant là où ils auraient dû entrer, c’est là que l’on torturait, sauf que Boumediene ne voulait pas. Boumediene voulait amender les Accords d’Évian. On disait que des ordres avaient été donnés, il y a eu une espèce de différend entre Ben Bella et Boumediene.

Emmanuel Laurentin : Il s’agissait de deux attitudes…

Fatima Besnaci : Il s’agissait peut-être d’une alliance : l’un jouait le rôle du gentil et l’autre jouait le rôle du méchant. Pour en revenir aux prisonniers, certains d’entre eux se sont évadés, soit tout seuls, soit parfois avec des gardiens. Un harki m’a dit qu’il avait sauvé la famille d’un ancien combattant nationaliste et le hasard a fait qu’il était gardien dans la prison où il était, donc il l’a laissé partir. Il a rendu service à cet homme, qui lui a renvoyé l’ascenseur le jour venu. Sinon, sous la pression internationale, dès les premiers mois, on a commencé à en libérer par petits groupes, parce que Ben Bella voulait une légitimité internationale. On faisait du chantage, on disait qu’on allait livrer des informations à la presse. Le Monde a souvent titré « Le CICR ne peut pas entrer dans les camps », « Le CICR ne peut pas voir les prisonniers », etc., et les derniers prisonniers sortis des geôles algériennes, sont sortis en 1969. Pendant sept ans, des hommes ont été enfermés.

Emmanuel Laurentin : Avec quel destin ? Quand ils sortent, ils retournent chez eux ?

Fatima Besnaci : Il y a deux périodes ; c’est vrai qu’en histoire il faut séquencer, mais je vais aller vite. Jusqu’en 1964, lorsqu’ils s’évadaient ou qu’ils étaient libérés, ils allaient rejoindre l’armée française, qui était encore sur place, qui les aidait à partir, pour ceux qui voulaient partir. Les premières années, tous voulaient partir, parce que tous avaient peur. Après le départ de l’armée, quand ils étaient libérés, ils étaient livrés à eux-mêmes et donc il y a eu des appels au secours, finalement les autorités algériennes et françaises ont mis en place une procédure qui s’appelait la procédure de laissez-passer. Quand les hommes étaient libérés, ils allaient voir le consulat et on leur y donnait ce fameux laissez-passer. Pour revenir sur les camps dont on parlait tout à l’heure, ils avaient une telle mauvaise réputation que même les harkis qui risquaient leur vie en Algérie préféraient cette situation à la vie dans un camp. Cette mauvaise réputation a traversé la Méditerranée et certains ont dit : tant qu’à avoir une misère, tant qu’à être maltraité, autant rester chez nous.

Jean-Jacques Jordi : Quarante huit mille anciens harkis étaient dans les camps sur une population de quatre-vingt-dix mille.

Fatima Besnaci : En France, les harkis qui ont pu arriver avaient des amis dans des centres d’assignation, mais en Algérie, quand les harkis ont été arrêtés, ils ont aussi été mis dans des camps, qui étaient construits par des militaires, ce que l’on a appelé les CLI, entre autres. Il y a quelque chose qui a basculé.

Emmanuel Laurentin : Pierre Daum, puisqu’on avance dans les années 1960, et que vous avez travaillé l’après-guerre d’Algérie en Algérie, abordons de nouveau la question de ces personnes qui sont restées sur place. On n’a pas réussi à tirer au clair le nombre de personnes qui sont restées sur place. Toujours est-il qu’on se demande qui sont ces gens, que font-ils, font-ils alliance ou pas avec les Pieds-Rouges qui arrivent de métropole ou d’ailleurs pour pouvoir construire la nouvelle république socialiste algérienne ? Comment cela se passe-t-il ?

Pierre Daum : Malgré cette bataille de chiffres, rien ne sera réglé. Il existe ces Pieds-Noirs qui sont restés, c’est de ça dont il est important de parler. Benjamin Stora le dit lui-même, notamment dans la préface de mon livre, que c’est l’un des derniers sujets de la Guerre d’Algérie à être resté dans l’ombre et que c’est un sujet qui a une énorme importance pour la lecture de l’ensemble des autres sujets. Ceux qui sont restés – même si, au cours des années qui ont suivi, ce nombre de deux cent mille s’amenuise –, j’ai pu donner des estimations, dix ans plus tard, ils ne sont plus que cinquante mille. Le point important à mes yeux, c’est que le départ de ces Pieds-Noirs après 1962, ce n’est pas le fait de leur crainte du cercueil, c’est pour toute une série de raisons différentes, mais en aucun cas ils ne sont partis parce qu’ils risquaient leur peau.

Emmanuel Laurentin : C’est une conviction de votre part ou ce sont des faits avérés ?

Pierre Daum : Ce sont les conclusions de mon enquête ; tous les témoignages concordent à 100% à partir de 1963. Les départs ne sont pas le fait de la « peur du cercueil ». Une idée, qui va peut-être faire bondir le calme Monsieur Jordi, les exactions dont vous parlez, certaines jusqu’aux meurtres, de la fin de l’été, de l’automne, de l’hiver 1962, de plusieurs dizaines, de centaines de Pieds-Noirs, n’ont rien à voir avec un ressentiment post-colonial. Il faut replacer les choses dans leur contexte, avec un état sans pouvoir, avec cette crise de l’été 1962, qui laisse un vide total au pouvoir, il y a des masses d’Algériens affamés, et on entre dans une délinquance de la faim. Ces Pieds-Noirs qui sont restés avec leur famille – parce que ce ne sont pas seulement des hommes qui restent seuls, ce serait se faire une fausse idée que de croire cela –, il ne faut pas non plus croire que seuls sont resté les Pieds-Noirs en faveur de l’indépendance, ce serait une erreur grossière dont sont coutumiers les inspecteurs des Renseignements Généraux. Les rapports des mobilisations des travailleurs indochinois en France qui ont également été réalisés par eux sont remplis d’erreur, par exemple, donc ce chiffre de soixante-dix mille Pieds-Noirs qui serait favorable à l’indépendance, cela me paraît erroné.

Jean-Jacques Jordi : Le chiffre ne me semble pas aberrant. C’est 7% des Pieds-Noirs.

Pierre Daum : Il y en a eu beaucoup moins, ce sont ceux que l’on a appelés les libéraux, et il y en avait une poignée. Tous les Pieds-Noirs et leur familles que j’ai rencontrés qui n’ont pas fait comme tout le monde en 1962, j’ai retrouvé en eux une variété idéologique de l’ensemble du million de Pieds-Noirs, la plus grande partie était au mieux en faveur du maintien de la France en Algérie et au pire, elle était pour l’Algérie française.

Jean-Jacques Jordi : Il y a aussi une très grande variété de points de vue au sein de l’OAS. La même variété existe dans l’autre camp, c’est ce que je veux dire.

Pierre Daum : Ce que je veux dire, c’est qu’un très grand nombre de ceux qui sont restés en Algérie, un très grand nombre était pour l’Algérie française. Madame Germaine Ripol, qui vit encore près d’Oran, elle a quatre-vingt-cinq ans, elle tient un restaurant, elle était pour l’Algérie française, et l’une des plus grandes crapules que la terre ait portées, pour elle, c’est le général de Gaulle.

Emmanuel Laurentin : Un dernier point, Jean-Jacques Jordi, avant de donner la parole à la salle, parce que beaucoup de gens ont des questions à poser.

Jean-Jacques Jordi : Il faut manier les sources d’archives, il faut les confronter aux témoignages et je peux vous dire que les témoignages que l’on me raconte, que ce soit vingt ou cinquante ans après les faits, la même personne ne raconte pas la même chose parce qu’entretemps elle a cheminé, parce qu’entretemps elle a lu des livres et donc le témoignage est à chaque fois une reconstruction, une reconstitution. En tant qu’historien, je me méfie. Deuxièmement, quand on multiplie les sources, on a une pluralité de points de vue, c’est ça qui est très important. Quand je dis qu’il y a les Renseignements Généraux et qu’ils parlent de 7% de des Pieds-Noirs, ça fait cent trente mille personnes. En revanche, je ne peux pas laisser dire qu’après juillet 1962, il n’y a plus eu d’exactions commises envers les Européens, ce n’est pas possible.

Pierre Daum : Je n’ai pas dit qu’il n’y en avait pas, j’ai dit qu’il s’agissait d’exactions de la faim, et non pas politiques.

Jean-Jacques Jordi : Là où vous voyez de la justice, moi je vois de la vengeance, ce qui est tout de même un peu différent. Les 23, 24 et 25 juillet à Alger, on ne peut pas dire qu’il ne s’est rien passé. Dix-sept Européens sont assassinés et des femmes sont violées.

Emmanuel Laurentin : Passons maintenant aux questions du public.

Public : Je voudrais, dans la droite ligne de ce qu’a dit Monsieur Daum, lui demander de réagir à ce qui suit : « La grande majorité des Pieds-Noirs ne supportait pas la perspective de vivre à égalité avec les Algériens, peut-être que l’idée d’être commandés par des arabes faisait peur à ces Pieds-Noirs, ils vivaient de facto avec un sentiment de supériorité, ils se sentaient plus civilisés et puis surtout ils n’avaient aucun rapport normal avec les musulmans, ils étaient là autour d’eux, mais en tant que simple décor. Ce sentiment de supériorité était une évidence… Au fond, c’est ça, la colonisation. » Êtes-vous d’accord avec ces propos ? C’est un extrait du Monde diplomatique de mai 2008, d’après un article de Pierre Daum, Ni valise ni cercueil, les Pieds-Noirs restés en Algérie après l’indépendance. Vous nous disiez tout à l’heure que ce n’était pas parce qu’ils étaient pour l’Algérie française ou parce qu’ils étaient menacés pour leurs idées, c’est donc simplement parce qu’ils estimaient qu’ils étaient chez eux et qu’ils avaient des choses à défendre, finalement. Ces « Pieds-Verts », comme on dit parfois, sont restés après l’indépendance.

Pierre Daum : Je précise, quant aux sources, que ce n’est pas sous ma plume que cette phrase a été écrite : c’est une personne que j’ai interviewée. De mémoire, je pense que c’est Marie-France Grangaud, qui est la femme du couple Grangaud ; elle vit toujours à Alger d’ailleurs, ce sont ses opinions à elle qui sont rapportées ici. Cette opinion-là concerne les huit cent mille, elle parle de ceux qui sont partis, et elle propose une explication des motivations de ceux qui sont partis. Mon travail à moi n’est pas sur les huit cent mille-ci, mais sur les deux cent mille qui sont restés. Il est vrai, à partir du moment où je crée des fissures, et où je fais vaciller ce discours monolithique que l’on entend depuis cinquante ans, que ça pose la question, s’il y avait en fait des possibilités de rester, que ce n’était pas forcément la valise ou le cercueil, la preuve, il y en a deux cent mille qui sont restés, alors pourquoi les huit cent mille sont-ils partis ? Je comprends que l’on se pose la question, mais ce n’est pas l’objet de mon étude.

Public : J’ai d’abord été choqué d’entendre que l’on dise à Monsieur Saint-Hamont qu’un imaginaire peut être erroné à cause de ses propos. J’ai vécu les enlèvements, j’ai été arrêté par le FLN, j’ai eu la chance d’être libéré en juillet. Je suis parti fin 1966 avec ma femme et mes deux enfants, bien jeunes. Pourquoi ? Parce que mon appartement était visé par le concierge pour être attribué à un colonel de l’ALN. Comment l’ai-je su ? Parce que j’avais des amis algériens et que j’ai appris que le concierge avait construit un dossier volumineux contre moi et j’ai été protégé par eux ; j’ai vécu hébergé par des Algériens jusqu’à mon départ. Je préfère lire des historiens et leurs propos scientifiques plutôt que des propos évasifs d’un journaliste engagé.

Pierre Daum : Je ne vais pas raconter tout mon livre, mais le cas que vous évoquez, votre cas, en 1966, il s’en trouve aussi dans mon livre, et je ne dresse pas le portrait d’une Algérie telle une jolie prairie de marguerites où coule un long fleuve tranquille, pas du tout. Ce genre d’accaparement scandaleux d’appartement, ça a existé. Je cite un autre cas du même type, celui de quelqu’un qui s’est mieux « débrouillé » que vous, qui avait de meilleurs copains que vous, parce que vous avez tout à fait raison de dire que, dans l’Algérie des années 1960, c’était beaucoup en fonction des copains qu’on avait placés ici et là, et c’est peut-être toujours le cas, vous connaissez l’Algérie mieux que moi, lui a donc réussi à récupérer, ou plutôt à ne pas perdre son appartement, qui était convoité par un général.

Public : Je voudrais d’abord intervenir sur le premier mot qu’a employé Jean-Jacques Jordi par rapport aux Pieds-Noirs, « rejetés » par l’Algérie. Ils ont peut-être rejetés par l’Algérie, mais les premiers à les avoir rejetés, c’était l’OAS, parce qu’à partir de janvier 1962, la pression de l’OAS dans les grandes villes contre les Pieds-Noirs, s’est accentuée, alors qu’elles pensaient rester toute leur vie en Algérie, avec le drame des familles qui ont subi l’OAS, et on en parle peu. À Oran, par exemple, il y a eu des tentatives d’intimidation, je raconte ça dans mon livre qui s’appelle L’Écharde, publié par Maurice Nadeau. C’était une foire, c’était « se foutre de la gueule du monde ». Pour les Pieds-Noirs, c’étaient leurs terres, et pas celles des Algériens, Ils n’ont même pas pensé que c’étaient leurs terres à tous les deux, et ça c’est un drame de la colonisation, de ce qui a pu se passer en Algérie. Je suis restée en Algérie jusqu’au coup d’État de Boumediene et j’aurais pu rester après, prendre la nationalité algérienne, et j’avoue que je comprends le nationalisme algérien, alors que les choses ne sont pas simples. Je peux dire que pour la majorité, je veux bien croire qu’il y ait eu des problèmes. Avec mon frère et ma sœur qui étaient tout jeunes, on a fait des bagages, que l’on n’avait jamais fait : on ne pouvait pas voyager pendant la guerre. On y a été pendant des années et on y a bien vécu et c’est vrai que des appartements ont été accaparés, mes parents sont venus dans un quartier d’Oran réservé aux riches Européens, alors qu’ils étaient des « petits » Pieds-Noirs et que ce n’était pas un quartier pour eux. Mon père, qui avait été préparateur en pharmacie, et ma mère qui s’occupait de ses quatre enfants ont recommencé à travailler. On leur racontait des horreurs et c’est comme ça qu’ils sont partis, deux ans après ; et ils ont été très malheureux en France, parce que leur pays c’était là-bas, alors même qu’on leur a fait croire qu’il était dangereux, alors que l’on pouvait y vivre. J’étais moi-même enseignante, je n’avais pas fini ma licence, je voulais aider et j’ai planté à Oran des arbres de la liberté, il y avait un espoir extraordinaire. Ce n’étaient pas que les Pieds-Rouges, même s’il y en avait, qui pensaient que l’on pouvait construire un autre monde. Alors, Monsieur Jordi, lorsque vous décrivez un certain monde, notamment par rapport à l’OAS, je ne suis pas d’accord ; je suis moi-même historienne, et je n’ai pas trouvé les mêmes choses que vous.

Jean-Jacques Jordi : Je ne défends pas l’OAS, si vous me demandez ce que je pense de l’OAS, je suis clair là-dessus, ce sont des bandes de tueurs qui ont froidement tué des gens. C’est sûr qu’ils ont contribué à la terreur ainsi qu’à la surenchère de la terreur. En janvier 1962, FLN et OAS font cinq cent cinquante morts dont deux cent vingt Européens. On peut imaginer ce que c’est. Cependant, il ne faut pas faire de l’OAS les seuls responsables du départ, ils y ont participé mais ils n’en sont pas les seuls responsables. La terreur existait avant que l’OAS existe, dès 1961.

Fatima Besnaci : Puisqu’on parle de l’OAS, je voudrais vous parler de ce qui s’est passé le 26 mars 1962, lorsque des Pieds-Noirs ont été tués, alors qu’ils manifestaient, dont certains disent que ce sont des victimes de l’OAS. C’est un drame humain. En ce moment, il y a une polémique au sujet des lois sur le 19 mars 1962. Je fais de l’histoire mais je suis aussi à la tête d’une association de harkis et nous nous sommes positionnés contre cette loi, parce que l’abandon et le massacre des harkis n’ont pas été reconnus. Nous avons d’ailleurs fait une lettre dans laquelle nous donnons nos raisons ; nous avons fait l’inventaire de ce qui s’est passé après le 19 mars et nous avons parlé de beaucoup de choses. On a vu toutes les victimes. Ce qui s’est passé le 17 octobre 1961, tous les ans, nous sommes sur le pont Saint-Michel et nous soutenons les associations qui demandent la reconnaissance de cet évènement. On a beau dire, ce soir-là, on a jeté des êtres humains dans la scène. C’est pareil le 26 mars, c’est peut-être l’OAS, mais on a surtout tué des gens. Nous recevons des messages et j’ai été menacée parce que j’ai dit que le 26 mars, ce n’était pas nécessairement l’OAS. Mais bien sûr que l’OAS c’est une organisation criminelle, il n’y rien à en tirer mais il faut toutefois faire attention à ce que l’on dit et entrer dans la complexité des choses.

Daniel Saint-Hamont : Je suis né dans l’Algérie française. Ce que l’on réalise lorsque l’on va en Algérie aujourd’hui, au-delà du bon accueil qui nous est toujours réservé, c’est que les Pieds-Noirs, et au-delà les Français, ne se sont jamais posé la question de ce qui s’était passé la semaine qui a suivi, par exemple, l’indépendance de l’Algérie. On est le 22 juillet, par exemple. Les Algériens disent qu’ils n’ont pas compris pourquoi les Français sont partis comme ça, que s’est-il passé ? Il y a eu des administrations entières qui ont été décapitées. À Mascara, ma petite ville natale, il n’y avait plus de patron, il n’y avait plus rien, c’est un État qui était en train de se créer, en train de naître et qui s’est retrouvé sans administration alors même que cela lui était nécessaire. J’ai beaucoup parlé, dans mes films, dans mes scénarios, dans mes livres, des rapatriés, c’est quelque chose auquel je n’avais jamais vraiment pensé jusqu’à ce que je revienne en Algérie. C’est vrai que cela me donne matière à réflexion. Je suis face à des Algériens qui ont mon âge et qui me disent « Mais franchement, le lycée de Mascara, il n’y avait plus personne ! Il a fallu nommer un principal à toute vitesse, les profs étaient partis. Qu’a-t-on fait ? On s’est débrouillés ! »

Emmanuel Laurentin : Il y aussi l’exemple des Belges qui quittent le Congo en 1960. D’un seul coup, un pays se retrouve sans aucun cadre. Même si l’on ne peut pas comparer les situations. Une autre question du public ?

Public : J’ai senti de l’amour dans vos interventions alors qu’il s’agit d’une guerre de violence. Je voudrais dire à mes amis Pieds-Noirs, et aussi aux plus extrémistes, les plus éloignés de moi que l’Algérie est une terre mal-aimée. Les Européens ont voulu faire l’Algérie sans les Algériens. C’est un peuple invisible, alors que cet indigène, cet autochtone, qui était assis au pied d’un figuier ou d’un olivier, voyait passer l’Européen et il l’observait pour le découvrir et le connaître. À monsieur le journaliste engagé, Monsieur Daum, qui suit le principe de l’engagement, ce que j’aime, pourvu que cela engage à la discussion, l’Algérie qui a manqué d’amour, n’a pas compris ce qu’il se passait. Ce départ marque l’échec de la France, qui n’a pas su garder l’Algérie. La Nouvelle-Calédonie, lointaine, a pourtant été conservée et il a suffi de dépêcher un collège pour régler cette affaire.

Pierre Daum : Cela se passe tout de même trente ans plus tard, avec l’exemple de l’Algérie en tête.

Public : Il y a pourtant eu en Algérie des personnes de très bonne volonté, des libéraux, Emmanuel Roblès, Jacques Chevallier, la haute bourgeoisie, la haute bourgeoisie israélite, voulaient une Algérie fraternelle. J’aimerais avoir une pensée pour Monsieur William Lévy, assassiné par l’OAS alors qu’il était président du Parti Socialiste en Algérie.

Emmanuel Laurentin : Une autre intervention, s’il vous plaît.

Public : Après cette intervention lyrique, j’ai des questions simples à poser à deux intervenants. Madame Besnasci, j’ai entendu que vous présentiez les centres de détention comme des moyens de protéger les harkis des pro-FLN qui se trouvaient en France. Qu’en pensez-vous ? Monsieur Jordi, on a fait état de la présence française après 1962, par le biais de moyens logistiques, y compris l’aviation. J’en viens aux disparus, ce que les journalistes ont dénoncé. On aurait vu des convois d’hommes, de femmes, d’enfants, qui étaient envoyé dans des camps par le FLN. Je voulais savoir si ces deux informations sont des mythes ou s’ils correspondent à la réalité.

Fatima Besnasci : Je pense que c’était un alibi. Il y a deux choses : il y a effectivement le risque du FLN, mais il y a aussi le risque qu’ils rejoignent l’OAS, alors que l’OAS était décapitée, elle n’existait plus. On retrouve ça et là quelques bagarres entre les harkis et le FLN, j’ai deux cas où des harkis ont été assassinés. Toutefois, enfermer quarante mille personnes parce qu’il y a ces risques, cela paraît exagéré. Si vraiment on voulait attirer le FLN, c’était bien parce qu’ils étaient tous réunis, donc s’ils voulaient venir, poser une bombe, c’était très facile, on leur aurait même facilité la vie. Je pense que c’était simplement un alibi.

Jean-Jacques Jordi : Il n’y a pas de convois organisés comme j’ai entendu parfois dire, quinze camions, c’est sûr que cela n’existe pas. D’un camion on en fait quinze. Il y en a cependant parfois un avec dix, quinze, vingt, trente personnes dedans, que l’on envoie quelque part, dans des plâtrières par exemple, dans des vignes pour des travaux ou dans des camps. Comme disait tout à l’heure Madame Besnaci, quand il y a la Croix-Rouge qui vient enquêter, les autorités savent très bien qu’elle va aller dans tel et tel camp, donc on met les prisonniers dans des camions. Ce n’est pas toujours le même camion, mais c’est presque le cas ; il n’y a pas de convoi.

Public : C’est un problème franco-français, pas franco-algérien !

Fatima Besnaci : Si, Monsieur, c’est un problème franco-algérien. Pendant le dernier trimestre 1962, vingt mille hommes ont été envoyés à la frontière tunisienne, ils ont déterré à la main les mines et ils sont tous morts. La France est responsable des abandons, mais les massacres, c’est le fait de Boumediene, c’est lui qui les a envoyés à la mort, ce n’est pas la France, même si elle est complice des massacres. C’est dans le Rapport du CICR du 8 mars 1963, du colonel Samuel Gonard.

Jean-Jacques Jordi : Je crois qu’il y a beaucoup de dirigeants du FLN qui étaient pour une Algérie multiculturelle, etc. Je suis tout à fait d’accord, on en trouve partout des citations de ces hommes-là. Ceux qui ont gagné, entre autres Ben Bella, ceux qui ont pris le pouvoir avec Boumediene sont ceux qui ne veulent pas de cette Algérie-là. C’est la vérité des faits qui s’impose au discours politique.

Public : J’ai des questions à poser à Madame Besnaci et à Monsieur Jordi. Pourquoi la Guerre d’Algérie a-t-elle duré aussi longtemps ? Huit ans de guerre. Pourquoi les politiques n’ont-ils pas négocié avant ? Dans le même temps, dans le Sahara, la bombe atomique était en train d’être fabriquée et donc les politiques voulaient la finir rapidement ; y a-t-il un lien ?

Emmanuel Laurentin : Je suis désolé, on ne peut pas répondre à une question si complexe en si peu de temps, mais la question est posée.

Public : Ma question concerne les Pieds-Rouges. Qui étaient-ils et que sont-ils devenus ?

Jean-Jacques Jordi : Il ne faut pas rajouter un thème supplémentaire à la table ronde du jour. Je vous renvoie au livre d’une journaliste, Catherine Simon, écrit il y a deux ans Algérie, les années Pieds-Rouges.

Public : Monsieur, je ne suis pas d’accord, cela a un lien avec le thème de la table ronde : l’après-guerre, les Pieds-Noirs, les harkis, quelles ont été leurs relations avec les Pieds-Rouges ? Jusqu’à preuve du contraire, ils avaient la même nationalité, ils étaient citoyens français et ils cohabitaient sur une terre française. Ma question, c’est qui étaient ces Pieds-Rouges et que sont-ils devenus ?

Jean-Jacques Jordi : Bien sûr, je ne veux pas esquiver ; c’est une question intéressante. Les Pieds-Rouges sont des Français de métropole, donc les Pieds-Rouges ne sont pas des Pieds-Noirs, ça c’est clair et net. Ces Français de métropole, pendant la guerre d’Algérie, soit pour des raisons politiques, notamment d’extrême gauche (d’où la couleur rouge), soit des chrétiens, plutôt de gauche, ont soutenu la lutte du peuple algérien pour l’indépendance et, parmi eux, certains d’entre eux ont voulu poursuivre leur engagement après l’été 1962. Ils ont donc traversé pour la première fois la Méditerranée pour aider ce jeune État à se construire, se reconstruire, mais une minorité d’entre eux, qui étaient hyper politisés, qui étaient des révolutionnaires professionnels, ont voulu aider Ben Bella à construire la révolution. Quant aux rapports entre cette population et les Pieds-Noirs qui sont restés, en effet, à travers certains récits, on croise le regard qu’ont porté ces Pieds-Noirs à ces Pieds-Rouges qui ont débarqué. J’en ai recueilli dans mon livre. Il s’agit d’un regard un peu critique vis-à-vis des Français révolutionnaires qui faisaient les Monsieur Je-sais-tout, les Monsieur « Je sais comment il faut gérer l’Algérie ». Dans leur partie la plus politisée, qui a subi le contrecoup du coup d’État du 19 juin 1965, puisqu’ils s’étaient engagés politiquement dans l’équipe de Ben Bella, et cette équipe étant renversée, ces gens-là ont pris la poudre d’escampette, mais il ne faudrait pas réduire les Pieds-Rouges au noyau ultra-politisé. Il y a une masse plus large de Pieds-Noirs qui ne sont pas partis comme un seul homme en 1965, en revanche, à la fin des années 1960, Catherine Simon parle du Panaf, ce festival panafricain à Alger de 1969, comme leurs derniers feux, puisque la majeure partie part en 1966-1967. Ceci dit, certains Pieds-Rouges sont resté beaucoup plus longtemps en Algérie.

Public : Je n’ai pas d’expérience personnelle de la situation en Algérie. Pour moi, l’histoire, ce n’est pas exactement la mémoire. Vous parliez des mémoires respectives, et il y a un sujet qui m’interroge. Comment se comparent les mécanismes d’intégration des harkis et ceux des Pieds-Noirs ? D’autre part, la croissance économique a permis une intégration des Pieds-Noirs venus en France mais quelles sont les discriminations qui frapperaient les Pieds-Noirs aujourd’hui ? C’est une leçon sur la société française, machine toujours à discriminer.

Jean-Jacques Jordi : Harkis et Pieds-Noirs n’ont pas la même histoire ni la même intégration. Parmi ces quatre-vingt-dix mille harkis en 1968, il y en a à peu près quarante-sept mille qui passent par les camps. Ceux qui ne passent pas par les camps s’intègrent tout à fait classiquement, avec les mêmes problèmes que les autres immigrés, dus à la société, au travail, au nom, etc. On oublie une chose : dans le gouvernement français, à partir de de Gaulle, qui parle de ce magma dont il faut bien se débarrasser, on ne les a pas voulus, on les voulait pas. Dans les gouvernements français, si on va plus loin, les immigrés sont considérés comme inassimilables.

Fatima Besnsaci : Pour les harkis, même après la guerre, la guerre n’est pas terminée. Côté algérien, l’Algérie fraternelle, je prie pour. Un harki de plus de quatre-vingt-dix ans, le 29 avril 2012, pour fêter le cinquantième anniversaire a voulu se rendre en Algérie. L’Algérie a refoulé ce monsieur, avec sa bouteille d’oxygène. Les autorités algériennes l’ont rejeté, c’est incroyable, que craignaient-elles d’un homme tel que lui ?

Public : Dans cette tragédie, dans ce drame, il y a un acteur qui n’est pas invité, c’est le politique. Après avoir remercié Pierre Mendès France qui avait réussi de bonnes choses, nous voilà avec de Gaulle et Debré, Papon qui était préfet et qui a sévi de manière assez brutale, sans avoir assumé ses responsabilités dans la Déportation. Ces gens-là sont tout de même responsables et on ne les cite presque pas. Ils sont morts ou mourront paisiblement.

Public : Je voudrais savoir comment le FLN a pris le pouvoir. Ben Bella n’a-t-il pas été manipulé par les services français et les services égyptiens ? D’autre part, quand on parle des harkis, quid des massacres ?

Fatima Besnaci : Il y a un rapport que vous pouvez retrouver dans Les Temps Modernes, qui a été publié en 2012, le rapport du sous-préfet d’Akbou, Monsieur Robert. On a recensé près de deux mille cinq cent tués (on ne compte pas les femmes et les enfants). Le plus grand camp, c’était en Kabylie, c’était le camp du maréchal, qui a été vidé le 26 novembre 1962 quand la Croix-Rouge internationale est arrivée en Algérie.

Public : Je suis fils de Pieds-Noirs et depuis 1974, je m’intéresse à cette guerre. Je voulais simplement prendre la parole pour parler d’un autre acteur qui n’a pas été convoqué dans ce débat : la première génération de Français rapatriés. Je m’interroge sur ce qu’il advient des enfants des Pieds-Noirs rapatriés. Y a-t-il eu des recherches là-dessus ?

Daniel Saint-Hamont : Je voulais simplement dire que les débats comme celui auquel on assiste aujourd’hui nous montrent bien que les blessures ne sont pas refermées, et même pas cicatrisés. Pour ma part, j’ai choisi une autre démarche. J’ai souffert cruellement de ma naissance en Algérie, de cette guerre, de ce qu’elle a entraîné pour ma famille, mes amis en Algérie, mais en fin de compte, il faut une démarche presque religieuse : il faut savoir pardonner, je sais que c’est très difficile mais il faut. Quand je retourne en Algérie, ça continue à être mon pays et surtout je vois les jeunes, et je me dis que c’est notre devoir, peu importe notre origine, de leur tendre la main sinon de très très graves problèmes vont se faire jour à courte échéance en France.

Emmanuel Laurentin : Je voudrais parler du livre La petite fille sur la photo. L’auteur, Brigitte Benkemoun, se demande ce qu’est la mémoire sans les souvenirs. Elle n’a aucun souvenir, elle était trop petite, elle avait deux ans quand elle est partie, mais elle dit que la mémoire, elle l‘a transportée avec elle. Et elle continue de ressurgir dans sa vie aujourd’hui alors qu’elle a cinquante ans.

Pierre Daum : En France, les enfants des rapatriés de 1962 sont habitués au récit ou au non-récit de leurs parents, et souvent du seul récit ou du seul silence de leurs parents. Depuis que j’ai sorti mon livre, qui traite donc des Pieds-Noirs qui sont restés en Algérie, j’ai fait beaucoup d’interventions et les personnes qui posent le plus de questions et qui sont les plus enthousiastes à propos de mon livre, ce sont les enfants de rapatriés de 1962, qui en fait ont bien conscience que depuis qu’ils sont nés, ils sont un peu enfermés dans le seul récit de leurs parents, l’analyse du « c’était le cercueil ou la valise », or eux-mêmes se posent des questions, était-ce vraiment ça, mes parents n’avaient-ils vraiment pas le choix ?

Daniel Saint-Hamont : Les très jeunes Algériens qui ont seize, dix-huit ans, voient pour la première fois des Français, ces « horribles » Français que le gouvernement leur a décrits pendant cinquante ans, ils les voient pour la première fois, ils voient arriver des hommes, des femmes, qui sont très âgés, qui ne sont pas le diable. Il y a une immense curiosité.

Jean-Jacques Jordi : Il y a deux choses qu’il faut comprendre : les harkis, ce sont les enfants qui se sont battus pour leur père, les Pieds-Noirs, ce sont les pères qui se sont battus pour leurs enfants, c’est un peu différent. Et autant dans les bibliothèques des parents, vous avez des livres avec des photos pour la mémoire, des livres de photos, des livres dont les titres peuvent être L’Algérie de ma jeunesse, etc. ; chez les enfants il n’y a pas ça, il y a des livres d’histoire ; il y a une histoire à connaître face à des récits poignants. Pour savoir, les enfants lisent des livres d’histoire ; il y a un besoin d’histoire pour réinscrire le parcours familial dans une histoire qui concerne une période encore plus grande que celle de la guerre d’Algérie. Si vous regardez la période 1830-1962 à travers le prisme de cette guerre, vous comprenez beaucoup de choses. Les historiens doivent faire le lien.

Denis Pryen (fondateur des éditions L’Harmattan, co-organisateur du forum) : Merci aux associations qui ont organisé cette rencontre et aux éditions de L’Harmattan. Je souhaite qu’il y ait d’autres rencontres parce qu’il y a beaucoup de choses à dire. Je souhaite que tous ceux concernés par cette guerre travaillent pour que l’on puisse bien vivre ensemble. Merci.

EXTRAITS DE LA CONFÉRENCE JEAN-CHARLES JAUFFRET
« À LA DECOUVERTE DU CONTINGENT/CONTINENT DES APPELÉS
ET RAPPELÉS DE LA GUERRE D’ALGÉRIE »
Débat animé par Jean-Pierre FARKAS

 

 

L’ARMÉE FRANÇAISE

« C’est la dernière armée de masse. L’ensemble des anciens de cette guerre d’Algérie, tous bords confondus, portent en eux la revendication que l’on reconnaisse qu’ils ont souffert, que ce n’était pas une partie de plaisir et qu’ils ont fait leur devoir. C’est un sentiment qui fédère à peu près tout le monde. Vous avez vingt ans, vous partez pour des opérations de pacification et de maintien de l’ordre. Et vous arrivez là-bas et on vous flingue ! Vous vous apercevez que c’est une véritable guerre ! Comment voulez-vous expliquer ça à votre retour ? À l’époque des yéyés, des blousons noirs et des scoubidous ? C’est impossible. Alors vous finissez par vous taire. D’où le stress post-traumatique. Il y a des images que l’on ne peut absolument pas digérer. »

LES TÉMOINS

« Vous, les anciens combattants, vous êtes à la fois des hommes-silence et des hommes-mémoire. Alors arrive la soixantaine et la question : qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? “Dis papi t’as fait quoi pendant la guerre d’Algérie ?” Et là c’est le déclic. D’ « homme-mémoire », vous devenez témoin. On peut dire que les témoins d’aujourd’hui s’expriment mieux qu’ils ne le faisaient il y a une vingtaine d’années. J’en suis à mille témoins interrogés. Les plus difficiles à interroger sont les sous-officiers d’active qui ont l’impression qu’on ne les comprendra jamais. La guerre d’Algérie est une véritable accumulation de souffrance. C’est pour cette raison qu’il faut écouter tout le monde ! »

LE PARADOXE DE LA GUERRE D’ALGÉRIE

« Ce paradoxe, c’est bien sûr d’avoir perdu moralement, politiquement, diplomatiquement, mais gagné militairement. Souvenez-vous qu’en 1960, aux jeux olympiques de Rome, lorsqu’un Français gagne une médaille d’or en saut d’obstacle, le public conspue la Marseillaise. À l’ONU nous n’avions que deux alliés : l’Afrique du sud et Israël. »

LES HARKIS

« Au sujet des harkis, c’est la grande honte de la cinquième République d’avoir créé ces camps épouvantables, qu’on a cachés pour y placer des gens qui ont été d’anciens citoyens français, ils l’ont été au moins entre 1958 et 1962. »

LES INSOUMIS

« En dehors de ceux qui ont oublié leur convocation sous les drapeaux – ils sont environ dix mille – il y avait aussi les véritables insoumis qui ne se présentent pas devant le Conseil de Révision. L’excellent travail de Tramor Quémeneur a permis de les chiffrer entre huit cent soixante-dix et mille. On avait aussi très peu de déserteurs. L’armée en a déclaré en tout et pour tout 374. C’était se condamner à une vie de paria et d’apatride. Dans tous les cas il fallait un courage politique énorme pour s’opposer aux ordres militaires. Il y avait également les soldats du refus. Ils sont quarante. J’ai pu interviewer seize d’entre eux. Ils écrivaient au Président de la République : «Je ne combattrai pas un peuple qui se libère. Je veux bien porter l’uniforme, mais pas les armes.» Il leur est arrivé plein de choses. Certains sont allés au bagne de Timfouchi, dans l’extrême sud-ouest algérien, sans barbelé ni miradors, entouré par trois cents kilomètres de désert total. D’autres, plus gênés, m’ont raconté qu’après avoir connu bagnes et pénitenciers, ils se sont retrouvés pendant un an, en Corse, dans un bagne qui s’est avéré être… un véritable camp du Club Méditerranée, dans un cadre magnifique, munis d’un seul harpon en guise d’armes et passant leurs journées à construire des cabanes au bord de la plage. Ils devaient juste aller pointer à la gendarmerie une fois par semaine. Mais ils ne comprenaient tout simplement pas pourquoi l’armée, après leur avoir fait connaître les bagnes et la prison, leur faisait maintenant terminer leur guerre dans cet endroit paradisiaque. Comme quoi, en ce qui concerne la guerre d’Algérie, il n’y aucune vérité absolue, uniquement des expériences humaines exceptionnelles. »

UN BILAN

« Quand j’ai posé la question à tous ceux que j’ai pu interroger de savoir ce qu’ils ont gardé en mémoire de la guerre d’Algérie, voilà ce que ça donne après dix-huit ans d’enquête auprès des anciens combattants d’Algérie : 3% estiment avoir défendu la patrie, 5% se sont déclarés fiers de leur œuvre accomplie, 20% estiment avoir faut leur devoir, 19% estiment qu’on leur a volé leur jeunesse et qu’on leur a fait faire des choses effroyables, 20 % ont le sentiment d’un sacrifice non reconnu, et plus de 20 % jugent que leur séjour en Algérie fut totalement inutile. »