19 mars – Poèmes de Daniel Videlier

Chaque année, à l’occasion des cérémonies d’anniversaire du Cessez-le-feu de la guerre d’Algérie survenu le 19 mars 1962, Daniel Videlier, membre du Bureau de la FNACA de Paris et du Comité du 15e arrondissement écrit et récite un poème que vous pouvez retrouver ici reproduits dans leur intégralité.

19 MARS 2016

Capture d’écran 2016-04-07 à 13.50

A NOS MERES, A MA MAMAN

En moins de cinquante ans, trois horribles conflits
Ont marqué pour toujours quelques millions de vies
Et ce vingtième siècle et sa marque sanglante
Portera pour l’histoire une trace infamante :
Ce fut d’abord l’horreur de quatorze dix- huit
Grande guerre dit-on par son feu, par son bruit,
Par son nombre de morts, et par ses destructions,
Mais, aussi et surtout, pour toutes les nations
Le mépris affiché des  « couverts de galons »
Pour ces braves soldats, simple chair à canon.

Ma mère a traversé cette période-là
Petite fille douce et lucide déjà
Vit partir pour le front un père, un oncle, un frère
Certains restés là-bas sous des mottes de terre
Qu’elle ne revit point, les attendant en vain,
Restait le souvenir dans son cœur orphelin.

Puis elles ont grandi, ont fait « des connaissances »
Comme on disait alors en sortant de l’enfance,
Fiancées ou mariées à de braves garçons.
Puis vinrent des enfants,  de petits rejetons …

Et puis se fut Hitler, son nazisme odieux :
Alors le conflit vint : la punition des dieux ;
Et ce sont leur mari qu’elles virent partir
Certains restés là-bas pour ne plus revenir
Nous étions orphelins et elles étaient veuves
Emportées par la vie comme sur un grand fleuve
Attendant le retour, élevant les enfants
Faisant face toujours et courageusement.

Puis arriva alors la guerre impitoyable
Ne disant pas son nom, restant inavouable
C’est celle d’Algérie que nous fîmes sans joie
Nos mères en otage une troisième fois !
Pleurant un fils absent, blessé ou décédé
Sur une terre ingrate, inconnue, éloignée
Attendant en pleurant d’improbables nouvelles
De ce fils tant aimé parcourant le djebel.

Ce jour du dix- neuf mars, solennel et vivant
Ce jour du souvenir et du recueillement,
Recueillons nous ensemble en ces précieux instants
Disons-leur je vous aime ! Oui, je t’aime, maman !


19 MARS 2015

Photo Videlier

SE SOUVENIR, MES SOUVENIRS …

Fantasmes, rêveries, souvenirs et mémoire
Tout cela participe à écrire l’Histoire,
Comme la certitude et les faits avérés
La preuve indéniable : absolue vérité
Nous sommes la mémoire efficace et vivante
Parfois exacerbée et parfois somnolente
D’une guerre passée de plus de cinquante ans
Dont nous sommes pourtant, malgré nous, les garants
Il nous reste dix ans, disons quinze peut-être
Pour terminer notre œuvre et ainsi disparaître :
Ce n’est pas gai, bien sur ! mais c’est inéluctable…
Il nous faut donc agir sans aucun préalable.
Laisser à nos enfants des traces évidentes
De ce que fut pour nous cette guerre latente,
Sans nom, sans ennemi visible, sans sommeil
Qui nous laissait hagards au moment du réveil,
Loin de tout, loin de tous, seul avec nos misères,
Oubliant ce que c’est que l’amour d’une mère !
Nos trente mille morts qui parsèment le temps
Nos copains, nos amis perdus depuis longtemps.

Il faut se souvenir, pour nous, pour l’avenir,
Ne pas laisser l’Histoire aux mains de quelques sbires.
Alors, porte-drapeaux, brandissez l’étendard
Et ne vous laissez pas mener par ce Ménard
Assassinant encor nos trente mille morts
En leur substituant un sombre matamore.
Alors mes chers amis, tous mes bons camarades
Il faut lutter toujours face à la mascarade
Qui veut tromper l’Histoire et la renouveler
Selon son vain espoir, selon sa volonté.

Alors, porte-drapeaux, modèles de courage
Disponibles toujours, faisant fi de votre âge
Dans le vent, sous la pluie, restant toujours debout,
Hissez vos pavillons, envers et contre tout !

Car les faits sont têtus et eux ne mentent pas :
Alors face à la vie qui tend encor ses bras
A nos corps fatigués, notre tête bien lasse
N’oublions pas pourtant, regardons face à face
Ce rôle de témoins qui nous incombe encore
Car nous avons vécus des scènes, des décors
Qui nous hantent parfois et la nuit nous remuent
Instants gravés au fer que nous n’oublierons plus.

C’est pour cela qu’il faut, jusqu’à nos derniers jours
Nous battre sans arrêt, et partout et toujours
Pour que la vérité soit enfin mise à nu
Les anciens combattants soient enfin reconnus !

Daniel VIDELIER
FNACA 15e
19 mars 2015


19 MARS 2014

19 mars 2014 mairie du xv D VIDELIER poème

SOUVENIRS, SOUVENIR

Deux mil quatorze, année de quatre anniversaires :
Des Allemands, d’abord, farouches adversaires,
Ensuite les nazis et un débarquement,
Pour sauver une France au bord du reniement.
Puis la fin des combats dans cet Extrême-Orient
Dont on parle si peu, vu son éloignement.
Enfin, la « Der des Der » comme nous l’espérons !
Celle qui nous concerne et n’avait pas de nom ;
« Evénements » d’abord et puis « Maintien de l’ordre »
Puis « Pacification » mais toujours la discorde
Cette guerre qui dure et qui ne finit pas
Porte des souvenirs qui sonnent comme un glas,
Laissant sur le terrain trente mille soldats
Dans cette guerre atroce aux horribles combats !

Je me souviens très bien l’Ecole d’Officiers
Où l’on nous apprenait à tuer sans pitié,
Et moi, j’avais vingt ans, je ne comprenais rien
Et je m’exécutais en faisant mieux que bien.
Je sors sous-lieutenant, choisis mon régiment
J’opte pour l’Allemagne où nous sommes présents :
C’est vous dire l’envie de l’Algérie française
Et de donner ma vie pour défendre une thèse !
Je passe à Tübingen et comme aide de camp
Auprès d’un général direct et compétent
Dix mois à dialoguer avec des étudiants
Et à perfectionner ainsi mon allemand !

Avril soixante et un : retour en Algérie
Dans ce si beau, si grand et si rude pays.
La guerre va cesser restent les attentats ;
F.L.N, O.A.S, pieds-noirs et fellaghas.
« Barrage » face à moi, et puis la Tunisie
Et des « harcèlements » entrecoupent nos nuits
Seul avec mon radio qui, près de moi, mourra
Et vingt-deux autres gars, braves petits soldats.
Attente et déception durent quatorze mois
Pendant lesquels la vie nous file entre les doigts.
Notre cessez-le-feu, si cher à notre cœur
Passa inaperçu dans notre sous-secteur !
Et c’est le lendemain par message radio
Que j’apprends la nouvelle et transmets illico

En juin soixante deux je rentre donc en France
Ne croyant plus en rien, ni foi, ni espérance
Il me faut bien six mois pour retrouver l’espoir
D’un monde un peu moins triste et qui se laisse voir.
Le travail me reprend et la chance un beau jour
Me fera rencontrer Les Parapluies d’Cherbourg !…

Derrière mon récit, banal en quelque sorte
C’est la vie de chacun que le souvenir porte :
Tous, nous avons vécu, selon  nos régiments,
Bien sur dans d’autres lieux et dans d’autres moments
Que la vie militaire et la guerre mêlées
Nous ont fait vivre hélas ! sans l’avoir désirée,
Cette aventure inouïe et qui nous dépassait
Dont on voyait pourtant paraître les effets.
Sans espoir, sans pitié, nous étions les pantins
D’un théâtre effrayant qui paraissait sans fin.

Il reste près de nous nos trente mille morts
Que nous n’oublions pas dans ce triste décor,
Unis pour aborder cette année dans l’action
Afin que nos souhaits, nos revendications
Soient accueillis enfin sous un ciel tutélaire
Et nous fassent rester ensemble solidaires.
Ne lâche rien, mon gars, demeure vigilant
Et que l’année en cours te conserve vivant
Prêt à intervenir, à défendre tes droits
Pour notre dix neuf mars, la FNACA et la loi !


19 MARS 2013

2014 père lachaise D VIDELIER

DIX NEUF MARS

L’Histoire est notre honneur, elle en a le devoir
Et la réalité a supplanté l’espoir
Pour tous nos durs combats menés en cinquante ans
Une date a suffi à calmer nos tourments.

Et cette date, enfin, qui nous est reconnue
N’est pas une faveur : c’est un droit, c’est un dû.
Oui, date reconnue, oui, comme une évidence
Une date à noter dans notre Histoire de France

Merci, Anne HIDALGO, Bertrand DELANOE
D’avoir si bien compris l’ultime volonté !
Cette date sera pour nos petits-enfants
LA date à retenir, définitivement.

Vous avez su aussi, Monsieur le Président,
Lors du discours d’Alger, devant le Parlement
Utiliser des mots qui nous donnent confiance :
Non, pas le repentir, mais la reconnaissance.

Je pense en ce moment à tous nos grands anciens :
Maurice et Wladislas, tous deux hommes de bien
Qui se sont tant battus sans jamais se lasser :
Ils peuvent être fiers de leur œuvre achevée.

Alors mon compagnon, alors mon frère d’armes
Ne te sens jamais seul, ne verse pas de larmes,
Et si la mort nous guette au détour du chemin
Regardons-la sans peur, face à notre destin,
Ensemble, réunis, pour ce dernier combat,
Proclamons tous en chœur : QUE VIVE LA FNACA !


19 MARS 2012

Daniel Videlier 2011

CINQUANTENAIRE …

Mais que peut-on penser de ce cinquantenaire
Quand des nuages lourds sur nos fronts s’agglomèrent
Menaçant nos espoirs, flouant nos convictions
Sans apporter jamais une consolation.

Ainsi qu’un couple mort, deux nations côte à côte
Sans échanger un mot, les souvenirs pour hôtes ;
Qui fera le premier, vers l’autre, un geste, un signe
Pour initialiser un futur enfin digne ?

Nous faudra-t-il attendre un demi-siècle encore
Pour que triomphe enfin, au milieu du folklore,
Seule et unique date historique et réelle
Qui entrera alors dans l’histoire officielle.

Oui, c’est le dix neuf mars, la seule date honnête,
Celle qui prévaudra, et fera place nette,
Suivant onze novembre et huit mai, la logique
Que seul un esprit sourd refuse et polémique,

« On » organise alors, en toute impunité,
Des coups bas fort mesquins, pleins de perversité,
Dont le seul objectif, indigne de la France,
Est de nier le vrai, de masquer l’évidence.

Car « on » tue, lâchement, une seconde fois,
Nos trente mille morts sur leur chemin de croix
En mêlant longuement sur un grand mausolée
Assassin et victime en un lent défilé.

Alors, mes compagnons, mes frères de combat
Restons mobilisés, ne baissons pas les bras,
Défendons pied à pied nos droits et notre honneur
Que vive la FNACA, en criant « Haut les cœurs ».


19 MARS 2011

Videlier 2102 (2)

A DJILALLI ZIOU

Mais qu’est donc devenu mon compagnon, mon frère
Partageant avec moi, les joies et les misères !
Moi, gars de métropole, et lui, bon musulman,
Nous venions de quitter tous deux notre maman.
Il avait un prénom musical et discret,
Et un nom qui claquait comme un coup de mousquet :
Djilalli ZIOU, ainsi s’appelait mon ami
Tout droit venu de son étrange Kabylie,
Montagneuse et secrète, ambitieuse et loyale,
Un peuple à elle seule, isolée et royale.
Il aimait comme moi Debussy et Ravel
J’admirais avec lui les couleurs du djebel
Lorsque la nuit venait emportant avec elle
Des éclats de soleil aux teintes irréelles.

C’est à Cherchell, alors école d’officiers
Que nos deux jeunes vies se sont alors liées :
La même compagnie et la même section
Très naturellement scellèrent notre union,
Exercices de tir, marches forcées de nuit
Compensaient largement tout sentiment d’ennui
Surtout exécuter et ne pas réfléchir
Et puis, par-dessus tout : obéir, obéir !
Ainsi, rapidement, nos six mois prirent fin
Et l’on se retrouva sous-lieutenant ….enfin !
Fidèle à ses valeurs, il choisit la légion
Moi, en bon Alsacien, j’optais pour ma région !
L’éloignement, hélas, joua son rôle amer
Quelques courriers anxieux, des lettres éphémères,
Puis un silence lourd, plus un mot, plus un signe,
La guerre se poursuit, impudique et maligne,
Du « je vous ai compris » au quarteron perfide,
De « valise ou cercueil » à l’OAS avide !
Entretemps l’Algérie m’avait récupéré :
Barrage tunisien, blockhaus et barbelés,
Nuits de veille et d’attente, harcèlements torrides,
Lourde promiscuité, solitude morbide.
Et le temps qui s’écoule et qui traîne avec lui
Ou bien un fol espoir, ou bien un lourd ennui.

Il était plus qu’un frère, il était mon ami,
Le temps a fait son œuvre et généré l’oubli.
Mes recherches poussées restent infructueuses
Le souvenir demeure, objet des heures creuses
Et puis soudain, un signe, oh certes, minuscule
D’un « copain » oublié qui un jour me bouscule
Au détour d’une rue, et qui me reconnaît !
Il cherche des contacts, renouer les lacets,
Et nous voilà partis, retrouvant le passé,
Evoquant souvenirs et jeunesse brisés ;
Et puis, un nom qui perce, au fond de ma mémoire,
La bouteille à la mer, dernier et fol espoir :
« Te souviens-tu de Ziou ? « son prénom » ? Djilalli !
Et l’image sortie peu à peu de l’oubli,
On consulte l’armée, on monte des recherches,
On tresse des filets et on lance des perches,
Notre ténacité fut bien récompensée :
Enfin on retrouva les traces effacées :

Djilalli le Kabyle habite à Annaba
Où il a retrouvé son bordj et sa casbah,
Il attend son ami, ses souvenirs, son frère,
Pour retracer aussi nos deux itinéraires,
Pour renouer les liens qui unissent deux vies
Et, pourquoi pas, enfin, relier nos deux pays.


19 MARS 2010

videlier 2012

ALGERIE, ALGERIE…

Pourquoi a-t-il fallu cette funeste guerre,
Tant de jeunes tués, parfois sans cimetière,
Et parfois pire encor torturés et trahis,
Soldats de l’ALN, de France ou bien Harkis.

Cette guerre cruelle où tout peut arriver :
Harcèlements de nuit, barrage électrifié,
Embuscades feutrées, batteries de canon,
Guerre avec guillemets, car n’ayant pas de nom.

D’abord maintien de l’ordre, et puis événements
Guerre silencieuse et guerre où chacun ment
Guerre sans ennemi, sans objet, sans vainqueur
Guerre aussi meurtrière et guerre de rancœur.

Puissance militaire et fort engagement
Décision politique et subtil reniement.
Aucune force au monde, aucune autorité,
Ne pourra triompher face à la liberté.

Alors, recueillons-nous pour trente mille morts,
Et Paris a payé cette fois le prix fort :
La stèle nous apprend le nom de chacun d’eux
Mort anonyme ou bien fier destin glorieux,

Furtifs enterrements lors de matins livides,
Loin du grand apparat, voulu, aux Invalides,
Cercueils nus, sans drapeau, sans faste, sans refrain
Pour des morts, appelés, qui ne demandaient rien !

Plus de sept cent cinquante amis et camarades
Dans des affrontements ou lors d’une embuscade
Ont drainé de leur sang la terre d’Algérie
Et c’est pour chacun d’eux que nous sommes ici.

Sapeur ou cavalier, artilleur, fantassin,
Harki, membre des SAS, aviateur ou marin,
Vous avez droit, oui, tous, au plus profond respect,
Dans notre souvenir, nous n’oublierons jamais !